
La vie nous réserve de drôles de surprises. En 2025, elle a décidé de m’envoyer couvrir les conseils municipaux de Shediac pour un journal acadien.
Je m’y emploie donc toutes les deux semaines, soit en regardant la page YouTube de Shediac (où les séances sont diffusées en direct), soit en allant directement à l’hôtel de ville, à quelques encablures du gros homard qui fait l’envie du monde entier.
L’exercice est fort intéressant. D’abord parce que c’est l’un des rares endroits sur Terre où les réunions se font en chiac, ce dialecte propre au sud-est du Nouveau-Brunswick. Mais surtout parce que, contrairement à la plupart des municipalités du Québec, la transparence est de mise et presque toutes les discussions sont publiques.
On est loin de ce qui se passe à Rimouski, où les débats entre conseillers municipaux sont soigneusement cachés, et où la réunion publique (celle accessible à la populace) ne sert à rien, sinon à remplir quelque vague obligation légale de prendre les décisions au vu et au su de tous. Truc propose, Machin appuie, circulez y’a rien à voir.
On se souvient du psychodrame de 2020-2021, quand la conseillère Virginie Proulx demandait davantage de transparence et de débats publics. C’était impossible, répondaient les autres conseillers. Non mais quel monde ce serait! Et puis quoi encore, l’anarchie? La ruine de la civilisation?
Il est donc surprenant qu’à Shediac, l’hôtel de ville soit encore debout et qu’un bandit de grand chemin ne vous détrousse pas au détour du couloir. Au contraire, l’ambiance est top!
La séance commence toujours par quelques présentations. Par exemple un pompier ou un policier venu faire le rapport des activités de son service, un gars qui travaille pour l’équivalent de la MRC ou l’agente de développement touristique qui a quelque chose à présenter. (Imaginez, un peu comme si la SOPER venait montrer son boulot à Rimouski! Nooon, j’rigole!!)
Ensuite, le maire fait son rapport, c’est-à-dire qu’il raconte ce qu’il a fait dans les deux dernières semaines. Le directeur général enchaîne : il fait le point sur les gros dossiers, explique c’est quoi les travaux qui viennent de commencer au coin de la rue Ci et de la rue Ça, prévient les conseillers de ce sur quoi ils vont devoir travailler au cours des prochaines semaines…
Chaque fois, il y a une période de questions des conseillers, auxquelles le maire et le DG doivent répondre. Les conseillers peuvent aussi amener des sujets dont leur ont parlé des résidents de leur quartier, l’administration en prend note. Cela veut dire que les citoyens peuvent constater la manière dont leur représentant relaie leurs préoccupations.
Puis viennent les résolutions. Un conseiller en lit une, ça discute, ça pose des questions, ça vote à main levée. Quand le débat laisse trop de questions en suspens, on reporte la décision à la fois suivante – le DG devra apporter les réponses. Une fois, j’ai été témoin d’une discussion concernant le paiement des heures supplémentaires des fonctionnaires qui a nécessité d’organiser un huis clos, car des informations confidentielles étaient en jeu.
Sans blague, après avoir vu ça, difficile de comprendre ce qui inquiète tant les élus de Rimouski. Tout ce que je vois à Shediac, ce sont des conseillers qui font leur travail, vérifient les impacts de telle ou telle décision, demandent si on a pensé à ci ou à ça. On sort du conseil municipal mieux informé, avec davantage de confiance dans les élus. En fait, la seule chose dont un conseiller pourrait avoir peur, c’est qu’on se rende compte qu’il n’en fout pas une, qu’il ne pose pas de questions, voire qu’il n’est pas là…
J’imagine ce que vont me dire les mêmes qui sous-entendaient que les Rimouskois étaient un peu trop limités pour suivre les débats du conseil municipal : « ouais mais Shediac ça a juste 9 000 habitants, c’est pas important leurs dossiers! » Eh bien sachez qu’à Moncton, c’est pareil. Tous les débats sont publics, avec en plus des comités pléniers, où les fonctionnaires présentent leurs dossiers en cours, où tout le monde peut aller. On parle d’une ville de presque 100 000 habitants, avec l’une des croissances démographiques les plus fortes au Canada, et un paquet de problèmes plus importants qu’à Rimouski, à commencer par une criminalité bien plus élevée.
Sont-ils fous, tous ces gens?
Peut-être, mais faut croire que les fous sont gentils. Début décembre, j’ai eu la surprise de voir le directeur général de la Ville de Shediac remercier les conseillers à la fin de son allocution, parce qu’ils débattent avec une grande civilité. « Vous faites vos devoirs, vous questionnez, vous voulez la transparence », leur a-t-il dit.
J’aurais rêvé de pouvoir ainsi féliciter mon conseiller municipal à Rimouski… Mais en s’opposant à la transparence, il ne m’en a jamais donné l’occasion!


