
Photo: Mathieu Gosselin
Éprise de voyage et d’érudition, Aimée Lévesque me semble posséder une voix que je ne saurais comparer à aucune autre dans le panorama féministe québécois actuel. À la fois rigoureuse et agile, sa démarche poétique avance avec une clarté peu commune. Son deuxième recueil, Parmi les femmes, publié aux éditions La Peuplade, offre une lecture exigeante, mais profonde et riche. Elle nous raconte ses rencontres, lors de périples en Europe centrale, avec une trentaine de femmes disparues. Discussion avec une intelligence linguistique, sociale et existentielle.
Philippe Garon – Quel est l’avantage d’avoir écrit ce livre-là plutôt qu’un ouvrage scientifique?
Aimée Lévesque – La forme d’écriture qui me vient spontanément, c’est la poésie. Mais pour ce projet-là, je suis sortie de ma zone de confort dans les parties en prose, plus informatives. Or, j’ai été étonnée de lire beaucoup de commentaires positifs qui allaient dans le même sens : « Ça m’a donné le goût de lire de la poésie. » Dans mon premier livre, je parlais beaucoup de ma grand-mère. Ça permettait peut-être aux gens de s’identifier. L’usage de québécismes et d’éléments culturels des années 1990 contribuait aussi à cette proximité avec les lectrices et les lecteurs. Ici, comme deux formes se chevauchent dans le même livre, les gens peuvent choisir le type d’écriture par lequel ils préfèrent y entrer. Les parties « carnet de voyage » peuvent faciliter l’expérience pour quelqu’un qui préfère la prose. Mais je tenais à ce que le livre soit identifié comme faisant partie de la poésie. Oui, je peux dire à la blague que je veux être invitée dans des événements de poésie, mais je veux surtout qu’il soit perçu comme un objet poétique. Traiter les contenus que j’ai recueillis avec une approche poétique, ça permet et ça oblige en même temps une posture complètement différente que si j’avais souhaité publier un ouvrage historique ou sociologique.
P. G. – Un de tes outils de prédilection, c’est la mémoire…
A. L. – J’aime beaucoup me fier à ma mémoire, mais des fois, ça me joue des tours. Sauf qu’en poésie, ça peut complètement servir le jeu sur le langage, par l’ambiguïté, le double sens, la nuance. Comme le travail de recherche pour Parmi les femmes implique neuf langues différentes, la traduction offre aussi de magnifiques possibilités. On peut même alterner avec du catégorique pour créer de l’effet. Au final, pour moi, malgré le temps passé et le destin tragique que plusieurs d’entre elles ont connu, ces femmes-là sont bien vivantes; par ces pages, elles demeurent avec moi. Les lier à mon expérience de voyage a aussi aidé à y arriver.
P. G. – Parmi les femmes est un livre très ambitieux. Comment il s’inscrit dans ce que tu vises comme autrice?
A. L. – Un peu trop ambitieux peut-être d’ailleurs. Le processus s’est étalé sur neuf ans. Sauf que je trouvais toujours quelque chose de nouveau à ajouter. Je me suis lancée là-dedans sans réaliser. Je pense que je suis un peu naïve. Mais en même temps, j’aime travailler. J’aime susciter de l’étonnement. Par des agencements d’idées qui sortent de l’ordinaire entre autres. Et pour ça, le facteur temps est important. Dans le cas présent, j’ai réuni tellement d’informations, je devais patiemment les assimiler pour leur donner une teneur poétique. Pour bien assumer. Surtout que mon écriture est engagée.
P. G. – Peux-tu nous expliquer le tour de magie que représente la couverture du livre?
A. L. – Si on la déplie pour bien voir l’illustration, on se rend compte que les trois personnages forment une chaîne. La photographe, Hoda Afshar, est née à Téhéran et vit maintenant à Melbourne. Par mon livre, je m’ajoute à ces trois jeunes femmes et, moi aussi, je tresse des cheveux, pour rendre hommage. Comme la photographe, je rends visible ce qu’on risque de ne pas voir. Et j’aime penser que les 28 femmes dont je parle dans le recueil se répondent entre elles. Avec une colombe dans les mains.
Aimée Lévesque, Parmi les femmes, La Peuplade, 2024,344 p.


