
En septembre dernier, la ratification du traité mondial sur les océans par plus de 60 gouvernements a marqué un grand tournant pour nos océans1. Cet accord historique, qui entrera en vigueur au début 2026, offre un cadre juridique permettant aux gouvernements de créer des sanctuaires océaniques où la nature et les écosystèmes peuvent s’épanouir. Alors que s’ouvre une nouvelle ère pour la protection des océans, il est essentiel de mettre un terme à la plus grande menace à laquelle ils sont confrontés : l’exploitation minière en eaux profondes.
Les grands fonds marins, qui représentent 90 % de l’océan, sont essentiels à la vie sous-marine et terrestre. Dernière frontière intacte de la planète, cet immense biome abrite une multitude d’espèces extraordinaires et constitue le plus grand puits de carbone sur Terre2. L’importance de ces fonds marins ne saurait être surestimée : les nations insulaires, les communautés côtières et les peuples autochtones, dont les moyens de subsistance et les cultures dépendent de la santé des océans, le savent depuis longtemps.
Le plancher océanique est tapissé de nodules polymétalliques qui ont mis des millions d’années à se former, et des scientifiques ont récemment découvert qu’ils contribuaient à produire de l’« oxygène noir »3. Cependant, ces dernières années, ces nodules ont attiré l’attention des entreprises et des PDG pour une tout autre raison : le profit. Ces petites concrétions contiennent des quantités importantes de minéraux critiques utilisés dans la fabrication de nombreux appareils technologiques que nous utilisons au quotidien, dont les téléphones portables et les panneaux solaires, mais aussi les drones et les dispositifs militaires. Sous prétexte de faire progresser la transition énergétique, des entreprises minières telles que la société canadienne The Metals Company se livrent à une course effrénée pour être les premières à exploiter commercialement ces nodules. Cependant, cette quête comporte des risques considérables pour les écosystèmes océaniques et pour les gens qui en dépendent, c’est-à-dire l’ensemble de la population.
Nous commençons tout juste à mieux comprendre le vaste écosystème des grands fonds marins. Plus de 5 000 nouvelles espèces ont été recensées dans la zone de Clarion-Clipperton, une région réservée à l’exploitation minière en eaux profondes dans l’océan Pacifique4. Les scientifiques mettent en garde contre le fait que l’exploitation minière de ce milieu fragile et inexploré causerait des dommages irréversibles, tels que la perte d’habitats et la perturbation de la communication des baleines5. Sur terre, les conséquences de l’exploitation minière en eaux profondes ne seront pas réparties de manière égale entre les communautés. « L’exploitation minière en eaux profondes est incompatible avec notre conception ancestrale de l’océan comme source de vie6 », affirme Liam Koka’ua, un éducateur autochtone originaire d’Avaiki Nui et d’Aotearoa qui vit aux îles Cook, une région dans la mire des entreprises qui s’intéressent à l’exploitation minière en eaux profondes.
La décision de lancer ou non l’industrie de l’exploitation minière en eaux profondes et la réglementation qui y est attachée relèvent de la compétence de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) des Nations Unies. À ce jour, seuls des contrats d’exploration ont été accordés, alors que des questions scientifiques, juridiques, sociales et environnementales fondamentales restent sans réponse. Plusieurs gouvernements, dont celui du Canada, appellent à un moratoire ou à une « pause préventive » pour nous permettre d’approfondir nos connaissances sur les fonds marins7. De grandes entreprises telles que Panasonic, BMW et Renault se sont également engagées à ne pas utiliser de minéraux provenant de l’exploitation minière en eaux profondes et se sont prononcées en faveur d’un moratoire8.
Faisant fi de ces appels et de l’autorité des Nations Unies, Gerard Barron, PDG de The Metals Company, collabore désormais avec l’administration Trump dans l’espoir d’obtenir un permis commercial d’exploitation minière en eaux profondes dans la zone de Clarion-Clipperton9. Comme il s’agit d’une zone ne relevant pas de la juridiction nationale, tout permis obtenu par l’intermédiaire des États-Unis pour accélérer l’exploitation minière en eaux profondes constituerait une atteinte au droit international10. Une enquête est en cours pour déterminer si les filiales de The Metals Company (NORI et TOML) ont enfreint les termes de leurs contrats avec l’AIFM, et les autres entreprises qui convoitent les fonds marins sont prévenues : le non-respect des règles entraînera des conséquences.
Le message des scientifiques, de la société civile et des communautés est clair : l’océan n’est pas à vendre. Il s’agit d’un patrimoine commun de l’humanité et d’un endroit sacré qui doit être préservé. Même dans le scénario le plus ambitieux où nous atteindrions 100 % d’énergies renouvelables d’ici 2050, nous n’aurions pas besoin de l’exploitation minière en eaux profondes pour répondre aux besoins futurs du monde en minéraux et en métaux11. Plutôt que de nous concentrer sur l’exploitation des fonds marins, nous devons examiner d’autres options existantes pour développer les énergies vertes tout en adoptant une approche d’économie circulaire fondée sur la justice en ce qui concerne l’extraction minière terrestre. Le Canada doit maintenant ratifier le traité mondial sur les océans, réaffirmer son soutien à un moratoire mondial et tenir The Metals Company responsable d’avoir contourné les lois internationales. Plus que jamais, de la terre aux profondeurs de la mer, il est essentiel de protéger la biodiversité et de défendre les droits de la personne.
1. High Seas Alliance, High Seas Treaty Ratification Tracker, 2025. https://highseasalliance.org/treaty-ratification/.
2. Nations Unies, L’océan, le meilleur allié contre les changements climatiques, 7 juin 2022, https://www.un.org/en/climatechange/science/climate-issues/ocean.
3. Andrew K. Sweetman et al., “Evidence of dark oxygen production at the abyssal seafloor”, Nature Geoscience, vol. 17, no 8, 22 juillet 2024, p. 737-739, https://doi.org/10.1038/s41561-024-01480-8.
4. Muriel Rabone et al., “How many metazoan species live in the world’s largest mineral exploration region?”, Current Biology, vol. 33, no 12, 19 juin 2023, p. 2383-2396, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0960982223005341
5. National Committee of The Netherlands, The Impact of deep-sea mining on biodiversity, climate and human cultures, 1er mars 2024, https://www.iucn.nl/en/story/the-impact-of-deep-sea-mining-on-biodiversity-climate-and-human-cultures/.
6. Liam Koka’ua, “Our deep sea is being colonised.” Radio New Zealand, 4 avril 2023. https://www.rnz.co.nz/international/pacific-news/487299/our-deep-sea-is-being-colonised.
7 Deep Sea Conservation Coalition, “Deep-Sea Mining Moratorium”, 25 juillet 2025. https://deep-sea-conservation.org/solutions/no-deep-sea-mining/.
8. WWF Deep Sea Mining, Endorsers, consulté le 16 octobre 2025. https://www.stopdeepseabedmining.org/endorsers/.
9. The Metals Company, « World First: TMC USA Submits Application for Commercial Recovery of Deep-Sea Minerals in the High Seas Under U.S. Seabed Mining Code », consulté le 16 octobre 2025, https://investors.metals.co/news-releases/news-release-details/world-first-tmc-usa-submits-application-commercial-recovery-deep.
10 Nations Unies, Agreement on Marine Biological Diversity of Areas beyond National Jurisdiction, consulté le 16 octobre 2025. https://www.un.org/bbnjagreement/en.
11. Justin Alger, Jessica F. Green, Kate J. Neville, Susan Park, Stacy D. VanDeveer et D. G. Webster, “The false promise of deep-sea mining”, Ocean Sustainability, vol. 4, no 21, 2025, https://doi.org/10.1038/s44183-025-00127-4.


