
Vous êtes dans une manifestation. Disons une manifestation pour un réinvestissement massif en éducation. C’est votre droit fondamental : prendre la rue, faire du bruit. Les libertés d’expression, de rassemblement et de manifestation font partie des bases des sociétés qui se disent démocratiques. On nous assure que grâce à ces libertés, qui font contrepoids aux autorités, nous vivons dans un pays libre. Vous êtes donc en train de manifester, et fier∙ère de le faire, quand un policier dans un haut-parleur déclare la manifestation illégale. Vous ne savez pas pourquoi. Peut-être que quelqu’un a fait exploser un feu d’artifice non loin, ou brisé une vitre. Ou peut-être que les flics trouvent juste suspectes quelques personnes masquées.
Quoi qu’il en soit, vous êtes maintenant dans une manifestation illégale. C’est différent. Quelque chose d’immense a changé. Vous essayez de quitter la foule, luttant pour faire votre chemin contre des mouvements de masse, pour finalement vous retrouver devant une ligne d’antiémeutes. Vous vous faites frapper. Vous êtes maintenant un∙e criminel∙le. Quelqu’un qu’on a le droit de frapper. Fort. Avec des matraques. Quelqu’un qu’on peut gazer. Quelqu’un à qui on peut causer une commotion cérébrale. Quelqu’un qu’on peut tirer à bout portant avec des armes « moins que létales » qui vous cassent la mâchoire ou vous crèvent un œil.
Peut-être réalisez-vous à ce moment que ce qui vous a fait passer de l’autre côté du miroir, ce qui vous a métamorphosé∙e en une seconde de citoyen∙ne exerçant ses droits fondamentaux protégés à criminel∙le que des hommes armés peuvent violenter impunément, n’a rien à voir avec vos actes. Vous n’avez rien commis. Ce qui a provoqué le retournement de statut, ce sont les paroles d’un policier dans un haut-parleur.
Quand on révoque en masse des visas, ou qu’on déclare qu’il y a une invasion à la frontière, on fait la même chose. On transforme des gens ordinaires qui vont travailler au Home Depot en personnes qu’on peut kidnapper et entasser dans des salles quelconques sans installations sanitaires, sans lits, sans eau. Quand un président déclare que toute personne qui s’oppose ouvertement au génocide en Palestine est en fait à la solde d’un groupe terroriste, on transforme des étudiant∙es en criminel∙les à qui on peut faire la même chose, voire les envoyer dans des camps de concentration modernes. Quand on interdit l’avortement, on transforme d’innombrables femmes et personnes queers en potentielles criminelles qu’il faut surveiller. Quand on déclare qu’on va nettoyer Washington, on déshumanise les personnes sans-abri et on justifie d’avance la violence qu’on va leur infliger.
Les abolitionnistes américaines comme Andréa J. Ritchie et Mariame Kaba soulignent depuis des années comment la criminalisation est au cœur du fascisme. Les régimes fascistes ont besoin de cette catégorie sociale de personnes déjà déshumanisées. Ils ont besoin que la croyance soit déjà largement répandue dans la population qu’il est parfois justifié de tabasser, de kidnapper, de torturer, d’humilier, voire de tuer certaines personnes : les personnes qu’on dit « criminelles ». Ce sont toutes les infrastructures construites autour de cette croyance par nos soi-disant démocraties libérales – en premier lieu la police et les prisons – qui permettent leur extrême violence. Ils n’ont qu’à élargir, petit à petit, la définition de ce qui est un crime, et donc de qui est criminel∙le.
Ce processus n’est pas nouveau. Il a été et continue d’être utilisé ici même contre les personnes autochtones, par exemple, en transformant en crime leurs actes de protection des territoires qu’elles habitent.
Revenons à la manifestation. Vous réussissez à vous faufiler et à vous enfuir de la souricière. Vous marchez sur les trottoirs, redevenu∙e soudainement un∙e citoyen∙ne ordinaire. Cette expérience vous a peut-être fait comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’attendre que vos voisin∙es se fassent enlever par la Gestapo pour commencer à lutter contre le fascisme. Peut-être avez-vous tout à coup une pensée pour les personnes incarcérées, et germe en vous l’envie de les réhumaniser. Vous avez envie de vous rassembler avec le plus de gens possible pour en parler. Envie de trouver des solutions de rechange à la police et aux prisons. Envie de contrecarrer les discours déshumanisants contre les migrant∙es, les personnes trans, les personnes handicapées. Envie de trouver votre manière à vous de lutter contre le fascisme.


