
15 août 2025… Agora du Vieux-Port de Québec… Spectacle d’ouverture de la Superfrancofête. Habitué à réfréner ma fierté québécoise flétrie par trop de déceptions depuis 1995, je m’attends au mieux à une célébration polie, timide et réservée de la langue française… Comme notre époque trop lisse.
Quelques chansons plus tard, je suis à la fois détrompé et renversé. Une jeunesse décomplexée et euphorique brandit ses drapeaux du Québec géants avec toute l’énergie de son âge quand un Hubert Lenoir lance en pâture à la foule un « Vive le Québec libre ! » jailli du cœur… Ou acclame une Lou-Adriane Cassidy qui porte fièrement un t-shirt blanc orné d’une fleur de lys au beau milieu du torse, sa féminité en guise d’écrin… Je revois la Diane Dufresne de 1973 qui, pour la pochette de son album À part de d’ça, j’me sens ben, s’était peint, sur fond bleu, une fleur de lys blanche sur chaque sein généreux, debout dans une ruelle de Montréal et entourée d’une centaine de fans attroupés.
Pour moi, c’est le choc. Un baume sur mes plaies d’indépendantiste. Les sondages claironnant que la jeunesse québécoise serait en train de reprendre goût à l’indépendance (à 56 % !) seraient-ils bel et bien fondés?
En 1974, lors de la mythique Superfrancofête initiale mettant en vedette les Vigneault, Leclerc et Charlebois, j’avais quatre ans. Je désespérais de ne pas être né à cette époque.
Depuis quatre ans, la nouvelle mouture de cette fête rassemble des artistes de toutes les générations, comme une Mara Tremblay chevauchant presque sa guitare électrique endiablée pendant que Lydia Képinski et Ariane Roy font office de porte-voix retentissants ; des performances époustouflantes de Mon Doux Saigneur, Ariane Moffatt ou Pierre Lapointe, et des clins d’œil aux francophones hors Québec avec un Damien Robitaille naturel et désarmant.
La « cellule Divertissement »
Cette impression magique et précieuse de vivre par procuration une époque que je n’ai pas connue, je l’ai aussi vivement ressentie en lisant Plume, Pierrot et moi, l’essai-bilan de Pierre « le Doc » Landry, mon grand frère de chronique, qui revient sur la genèse du trio de la Sainte-Trinité, dont il fut l’un des trois piliers au tournant des années 70 sous le pseudonyme de Dieu le Vice, avec Plume Latraverse (Dieu l’Amer) et Pierrot Léger (Pierrot le Fou).
Cet essai essentiel permet de mieux comprendre l’effervescence de la fin de notre révolution (pas si) tranquille; le bouillonnement des étés vécus par nos révoltés en herbe à Percé, en Gaspésie, en butte aux autorités locales obtuses; l’importance des bars contestataires et des salles de spectacle atypiques dans le Montréal de l’époque; les derniers coups d’estoc donnés à une église catholique déjà fragilisée; l’impact de la crise d’Octobre 70 sur cet élan partiellement brisé par les deux premiers enlèvements politiques survenus en Amérique du Nord, gracieuseté du FLQ.
Vous y apprendrez aussi l’origine des surnoms « Le Doc » et « Plume », ce dernier, dixit son comparse, ayant « tordu le cou de la poésie française pour la faire juter dans notre langue à nous ».
Les trois membres de la « cellule Divertissement », comme ils se décrivaient parfois, auront frayé dans des eaux proches du FLQ, et en ce sens le témoignage de Pierre Landry, truffé d’anecdotes aussi inédites que croustillantes, passionnera tous ceux qui s’intéressent à la genèse de l’identité québécoise.
L’ambition de « Landru » et de la Sainte Trinité consistait aussi à faire exploser les gangues étouffantes de l’identité canadienne-française d’une part, et l’Église catholique trop conservatrice d’autre part, à qui ils reprochaient de maintenir l’ensemble de la population « dans un giron tissé de menaces existentielles et de répression morale » et de « réfréner nos ardeurs dans des combats pourtant légitimes ».
On comprend aussi que notre Doc national traînait un peu comme un boulet son enfance bourgeoise à Jonquière, lui ayant conféré un caractère plus lisse dont on ne peut, dit-il, jamais se défaire, tout à l’opposé d’un Plume Latraverse chantre des réalités des classes défavorisées de son milieu, de la petite misère humaine quotidienne, aux chansons gouailleuses et festives.
Bravo, Pierre, d’avoir suivi ta bohème, largué les amarres de ton Saguenay natal pour oser t’acclimater à la métropole, emprunté le chemin inconfortable et caillouteux de l’art et de la création et surtout, surtout, d’avoir rendu compte de tout cela dans ce bel essai autobiographique.
Mon seul reproche : celui d’avoir douté de ton talent… C’est qu’il se trouve peut-être davantage dans l’écriture que dans la flûte, le saxophone ou les percussions, instruments moins harmoniques, plus limités que la guitare. L’écriture, là se trouvent sans doute tes cordes les plus vibrantes.
Comme ces vers inoubliables : « En ces temps-là j’écrivais des poèmes/Pour aveugles/Récités à des sourds/Et que répétaient/D’immuables muets ».


