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J’aime les gens qui doutent1: Entrevue avec Gaston Desjardins

Par Philippe Garon le 2025/09
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J’aime les gens qui doutent1: Entrevue avec Gaston Desjardins

Par Philippe Garon le 2025/09

Aussitôt assis ensemble au Chapeau Moustache, Gaston Desjardins et moi invoquons nos grands-pères, nos pères, prenons avec eux et nos chiens une marche imaginaire en forêt. Entre des moulins à scie d’hier et d’aujourd’hui, des gorgées de lait d’or pour moi et de latté pour lui, revit une mémoire à la fois intime et collective. Nous nous retrouvons autour des lambeaux d’une culture canadienne-française démodée. À la faveur de son livre L’arrière-boutique de l’histoire, je veux l’entendre me parler de la moisson d’un gars qui semble encore surpris d’avoir passé le plus clair de sa vie à l’université. Rencontre avec un cascadeur de l’éducation.

Philippe Garon – Pour paraphraser Yvon Deschamps, l’histoire, « qu’ossa donne? »

Gaston Desjardins – Au fil de ma carrière, de mes recherches, je me suis évidemment beaucoup interrogé sur l’histoire, sur sa fabrication et son enseignement. J’ai accumulé plein de brouillons, d’esquisses, sans savoir quoi en faire. En prenant ma retraite, je voulais paresser. Mais ça me chicotait. Je me rendais compte qu’au-delà de la dimension intellectuelle, je voulais parler de l’expérience de la personne, du vécu de l’historien. Avec une mémoire sensible. Plus t’es vieux, plus tu peux avoir de la perspective. Cette dimension organique n’apparaît pas nécessairement dans le discours académique officiel. En me détachant des contraintes institutionnelles, je pouvais écrire d’une manière qui n’entre pas nécessairement dans le cadre de la discipline. Pour méditer au sens de mon métier. Évidemment, on entend souvent que l’histoire peut servir à dessiner l’avenir. Mais pas toujours. Les tyrans nous montrent bien qu’ils savent eux aussi se servir du passé…

P. G. – Ça me fait penser à Hegel qui disait que l’histoire nous apprend que nous n’apprenons rien de l’histoire.

G. D. – Oui, pour moi, ça entre justement dans cette croyance selon laquelle la science va tout régler. Le mythe de la scientificité, c’est un des thèmes dans lesquels je voulais plonger. Comme l’instrumentalisation de l’histoire. Les enjeux de liberté, de connaissance et de pouvoir également. Pouvoir dans le sens des multiples rapports de forces qui s’exercent en société, sur le plan politique évidemment, économique, mais aussi dans le cadre universitaire. Toute corporation revendique la valeur scientifique de ses thèses, c’est légitime. Cela dit, c’est bien beau la cueillette et l’analyse de données. Sauf que l’histoire, c’est aussi un récit. On a une relation affective avec notre passé. Peu importe l’époque, les événements, les personnages auxquels on s’intéresse, on doit rester conscient que c’est une interprétation. Qu’on est dans la subjectivité.

P. G. – Sauf que de cette manière, on arrive difficilement à des réponses définitives…

 G. D. – La certitude, c’est le pire ennemi de la connaissance. Les réponses sont sans cesse à construire. C’est une quête. Une boucle perpétuelle. Nous sommes à la fois ce qui nous brûle et ce que nous brûlons, ce que nous absorbons de partout, physiquement et symboliquement. En plus des universitaires, plein d’autres personnes s’intéressent à l’histoire : des libraires, des journalistes, des muséologues, des artistes, tout ça donne une diversité de points de vue qui peut enrichir notre questionnement. À moins que ce soit malveillant. Ce qui renforce l’idée selon laquelle, comme citoyens, on doit cultiver le doute, même si c’est exigeant.

P. G. – Dans un autre ordre d’idées, tu t’intéresses aux fantômes, mais pas nécessairement comme phénomène paranormal.

G. D. – Le travail de l’historien, c’est d’interroger des morts, d’emprunter leur regard, de vivre leurs émotions. Les historiens parlent tout le temps avec les morts et, pourtant, ils ne le disent jamais. Ils font le pont entre la vie et la mort. Converser avec les morts, ça peut nous apprendre beaucoup, nous apprendre à mourir même.

1. Merci à Anne Sylvestre.

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