
Le capitalisme, le colonialisme et l’hétéropatriarcat nous rendent malades. Est-ce que nos réponses nous soignent? Est-ce que nos actions génèrent du bien-être pour d’autres? Ou bien reproduisons-nous involontairement le type de relations qui nous ont rendu·e·s malades en premier lieu?
-Zainab Amadahy
Dans un monde où le masculinisme, le racisme, la transphobie, le conservatisme et le techno-fascisme semblent prendre de l’ampleur, les forces de droite cherchent à créer des divisions, à tuer le vivant et à désigner des boucs émissaires. Dans ce contexte, il devient urgent de (re)penser les pratiques militantes en y intégrant des valeurs de solidarité, de soin et de justice sociale.
Mais comment y parvenir? Quelles stratégies et nouvelles solidarités mettre en place? Comment garder ce feu militant sans le consumer dans un monde en tremblement constant où tout semble s’accélérer? Comment se libérer de l’emprise d’une société néolibérale qui nous pousse parfois vers des pratiques militantes rigides et axées sur la performance, contribuant ainsi au burnout militant? Et si on mettait la joie au cœur des luttes?
La joie comme processus relationnel et émancipateur
Dans cette perspective spinoziste, la joie n’est pas une simple émotion, mais un processus qui accroît « notre capacité à affecter et à être affecté·e·s1 ». Elle est avant tout relationnelle : elle renforce les liens et nourrit notre capacité à agir ensemble. La joie militante valorise l’affect joyeux dans l’action collective, privilégiant les passions et les désirs plutôt que la compétition et la rigidité2. Elle encourage la créativité, l’écoute, la curiosité et nous invite à naviguer dans l’incertitude, à cultiver le soin comme acte politique, à déconstruire les habitudes rigides, à laisser émerger des pratiques inclusives et émancipatrices3.
La joie ne cherche pas à fuir la douleur, comme le promeut la société néolibérale avec son injonction au bonheur. Au contraire, elle peut naître de la rage, du désespoir ou de la détresse, et ces états sont des moteurs puissants de transformation4. Dans cette optique, elle n’est pas non plus une forme d’optimisme déconnectée des réalités, mais une force qui s’enracine dans les résistances et les désirs.
Mes joies féministes
Au cours de mon parcours dans des groupes féministes ces dernières années, j’ai traversé des blessures, des pertes de sens et des moments de fatigue, mais aussi des transformations joyeuses. On me demande parfois comment je parviens à demeurer dans le milieu et à nourrir mon engagement. Je crois que beaucoup revient à la question des affects.
Ces moments se sont manifestés de multiples façons : à travers des lectures, des chansons, par l’écriture collective de textes, par des frissons et des cris lors de mobilisations, ou encore dans la création de slogans pour des pancartes. La joie militante s’est incarnée à travers le soutien, les soins réciproques, la douceur, la confiance mutuelle, mais aussi à travers la colère collective et l’ardeur qui nous insufflent la force de se rallier.
Des rires, des amitiés, de nouvelles solidarités, des horizons rêvés à plusieurs et des actes de désobéissance civile sont autant d’exemples de joies partagées. Chaque brèche, même petite, est une célébration de notre capacité à tisser des liens et à résister. Ensemble.
La joie a également émergé lors d’événements rassembleurs : manifestations, ateliers-discussions, soirées de cinéma féministe, vernissages d’exposition ou encore dans des espaces de dialogue authentique, courageux et réflexif avec mes collègues, où le temps semble soudain s’élargir. C’est dans ces instants collectifs que se révèle une force libératrice.
La joie militante comme voie de transformation sociale?
Il n’est pas possible de définir la joie militante avec des ingrédients magiques pour chaque situation, et c’est ce qui en fait sa force. Loin d’être docile, elle échappe aux tentatives d’instrumentalisation et surgit dans les interstices, là où les possibilités de transformation prennent racine. Ces moments d’être ensemble, dans la puissance collective d’agir, et de se laisser façonner, voire bouleverser par les luttes et les liens que nous créons, sont autant de preuves que la joie militante est une pratique qui se situe et qui est en constante évolution.
Et si la joie, à elle seule, était une forme de résistance face aux oppressions? Une façon de demeurer solidaire et en lien dans ce monde qui souhaite nous diviser? Si elle devenait une flamme qui nous rend plus vivants, qui nous soigne et qui alimente nos luttes face à la montée des droites?
1. Carla Bergman et Nick Montgomery, Joie militante : construire des luttes en prise avec leurs mondes, Éditions du commun, 2021, p. 34.
2. Gaëlle Jeanmart, Cédric Leterme et Thierry Müller, Petit manuel de discussions politiques : réflexions et pratiques d’animation à l’usage des collectifs. Éditions du commun, 2018, p. 108.
3. Carla Bergman et Nick Montgomery, op. cit.
4. Ibid., p. 66.


