
Audre Lorde, dans son discours Transformer le silence en paroles et en actes, donné en 1977 et retranscrit dans son recueil Sister Outsider, aborde l’importance de la parole et des actes afin de briser le silence.
Nous gardons souvent le silence, par peur ou par honte. Cela s’applique à tellement de sujets : de nos tout petits silences à ceux que portent les victimes de violences de genres. Les personnes victimes de violences sexuelles et conjugales gardent souvent le silence sur les abus qu’elles ont vécus. Ce silence est partagé et j’irais jusqu’à dire qu’il est systématique. Plusieurs amèneront ce secret jusque dans leur tombe.
Si le silence nous mène à la mort, alors prendre parole nous permet d’exister.
Des mots qui créent des ponts
Nous portons tous et toutes nos silences. Nous ne sommes pas seuls. Nous n’avons pas à l’être pour prendre parole non plus. À ce sujet, Audre Lorde dira : « Mais à chaque vraie parole exprimée, à chacune de mes tentatives pour dire ces vérités que je ne cesse de poursuivre, je suis entrée en contact avec d’autres femmes, et, ensemble, nous avons recherché des paroles s’accordant au monde auquel nous croyons toutes, construisant un pont entre nos différences. »
En libérant la parole, nous pouvons entrer en contact et créer des ponts entre nous malgré nos différences. Cela crée une sororité consciente. Il est important de savoir que j’inclus dans cette sororité, bien que l’autrice parle de femmes, toute personne trans, non-binaire, fluide dans le genre ou toute autre minorité de genre. Le patriarcat est l’un des systèmes qui renforce notre silence, et les femmes cisgenres ne sont pas les seules à en souffrir.
Parfois, nous avons besoin des mots des autres. Ils expriment ce que nos silences taisent encore. Lorsque nous prenons parole, nous créons des liens, trouvant d’autres personnes qui portent les mêmes paroles. Il en est de même de nos silences. Nous sommes plusieurs à nous refuser les mots qui nous permettraient d’être en « reliance ».
Silences collectifs et révoltes
Depuis quelque temps, je m’interroge sur les silences collectifs, les silences partagés et la nécessité de les crier. J’ai découvert, en Amérique du Sud, il y a quatre ans, lors de la manifestation Un violador en tu camino, la puissance du cri. Puis, le 8 mars dernier, lors de la manifestation pour la Journée internationale des droits des femmes, je me trouvais au Pérou. Ce jour-là, la terre tremblait, et cette fois ce n’était pas naturel. Nous étions environ 6 000 femmes, dans toute leur diversité, rassemblées pour fouler les rues de Lima. Criant, frappant nos tambours, chantant, hurlant, faisant de l’art. Nous transformions le silence en paroles et en actes.
Ce jour-là, je me suis sentie reliée et puissante. Cependant, lorsque j’ai vu la vidéo de la manifestation pour la même cause à Rimouski, j’ai été choquée par le silence. Pourtant, je connais la vibrance du féminisme de ma région. Toutefois, les femmes marchaient, avec leurs pancartes, en silence. Pas de tambours, pas de chants, pas de slogans, pas de cris. J’ai alors réalisé que, chez moi, on vit nos luttes en silence.
On vit nos luttes en silence. On se fait insulter en silence. On se fait frapper en silence. On se fait violer en silence.
Imaginez la puissance que nous porterions si, au lieu de partager ce silence, nous partagerions nos cris et hurlerions nos révoltes.
Les mots nécessaires
Finalement, en rédigeant ce texte, j’écoute les instructions d’Audre Lorde, qui vers la fin de son discourt dit : « Et quand les paroles des femmes crient pour être entendues, nous devons, chacune, prendre la responsabilité de chercher ces paroles, de les lire, de les partager et d’en saisir la pertinence pour nos vies. »
J’ai cherché ces paroles qui criaient. Je les ai lues et je vous les communique présentement, en tentant d’en saisir la pertinence dans ma vie et dans celles de ceux et celles avec qui je lutte. Désormais, il me faudra, moi aussi, écrire mes silences qui hurlent, afin de permettre à ceux qui cherchent ces paroles que j’ai, de les lire, de les partager et d’en saisir la pertinence pour leur vie. Il me faudra écrire, ce que je n’ai pas pu lire et dire ce que je n’ai pu entendre. Ces paroles nécessaires qui n’existent pas encore, car tous ceux et toutes celles qui les portent, les portent encore en silence. J’écrirai ces paroles que j’ai besoin de lire. Je hurlerai ces mots que j’ai besoin d’entendre. Les offrant ainsi, à toute personne qui, comme moi, en a besoin.
Audre Lorde, « Transformer le silence en paroles et en actes », dans Sister Outsider: Essays and Speeches, Édition Mamamelis, 1984. Traduit de l’anglais par Zanzara athée en 2013.


