
Dans Les couteaux dans ma gorge ne sont pas des fruits de mer (Poètes de brousse), la poète Annie Landreville use de la métaphore du fleuve et nomme les scories laissées par les vagues sur le rivage dans un mouvement à la fois envoûtant et troublant, comme si on entrait avec elle dans la mer. Pas pour se baigner ni se perdre, plutôt pour se découvrir. « Les vagues molles du frasil / perdent l’énergie du large / en route / avancent quand même dans le jusant / jusqu’à la rive / elles / viennent s’échouer lourdes / pénibles offrandes d’algues mortes / … »
Chaque long poème est introduit par un exergue (Paul Chanel Malenfant, Kafka, Jean-Marc Desgent, Denise Desautels, Marie-Hélène Voyer, etc.). Comme l’indique la citation de Kafka qui ouvre le premier poème Archéologie des eaux : « Le livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » Les poèmes sont présentés dans une mise en page pleine d’écarts et de glissements de phrases de gauche à droite, ce qui crée des silences obligés, des bifurcations ou des variations dans le rythme de lecture. Par cette stratégie, le contenu imagé, imbibé des mots de la mer, arrive à nous subjuguer, à nous amener dans un monde intime lié aux émotions, au corps, au sexe, aux relations amoureuses et à l’identité à construire au-delà des attendes du passé lavé par les hautes marées et les tempêtes d’une vie. Même si je n’ai pas beaucoup fréquenté la poésie, ce livre est allé chercher, chez le lecteur que je suis, des émotions à fleur de peau.
Comme le dit le poète Jean-Marc Desgent dans la citation mise en exergue au poème Marée : « La mémoire s’ouvre fréquemment par nos tempêtes. » Annie Landreville nous y amène par les vagues et par ce qui s’échoue de la mer après les intempéries : « Chaque nouvelle arrivée d’eau / raconte un rêve différent / j’avale tout / Je prends tout / dans mes kilomètres de chair / dans l’herbe les brins jaunis / attentent la mort de leurs racines / … »
Proche de l’existentiel, il y a chez la poète une rage d’exprimer le ressenti à partir de la fréquentation du littoral qui sert de déversoir, d’images aux mots et à ce désir de dire sa condition de femme. « Je suis tous les je de mon histoire / je suis tous les nous / … / et nous parlons / de ce paysage qui s’ouvre au-dedans / de ce corps qu’un jour je ne reconnaîtrai plus. » Et comme elle l’écrit aussi dans Horizon, « il faut pourtant savoir s’échouer ».
Après cette fulgurance de la tempête, elle écrit comme si tout avait été dit ou que tout était encore à dire et à faire : « Je ne sais pas si j’ai le droit / d’entrer dans le cycle de l’apaisement / sans vider la mer / assécher la vie dans les failles / sans me disséquer dans les enlisements / Le temps glisse / avec l’eau qui entre / et comble tous les trous / nous sommes en marche / je suis en marche / nous ferons le tour de la Terre. » Un véritable engagement contre l’effacement.
Annie Landreville, Les couteaux dans ma gorge ne sont pas des fruits de mer, Poètes de brousse, 2024, 104 p.


