« Il n’arrête jamais. » « Quelque part, des parents font passer le rêve de leur enfant avant le leur. » « Une histoire de survie, de résilience et de résistance. »
De qui ces phrases entendues font-elles l’éloge : d’un infirmier sans frontières? De personnes réfugiées ayant traversé des zones de danger extrême? Non? Alors, de travailleurs et travailleuses du public ou du communautaire épuisés par le système? Sinon de cadres surmenés, d’entrepreneurs qui pensent s’être faits eux-mêmes?
Non plus : ces phrases, entendues pendant une séance de visionnement des Jeux olympiques, glorifient le travail acharné, voire forcené, et héroïsent les athlètes et leur entourage. À travers, d’autres phrases creuses : « Je me donne toujours à 100 % » et « Elles nous ont fait vivre des émotions indescriptibles », qui m’a laissée perplexe : quelles émotions autres que la chute de tension après la concentration, l’effort, le stress? La fierté, l’orgueil? L’incrédulité? (Comme quand j’ai remporté, aux olympiades du camp Cap-à-l’Orignal, la médaille d’or au 1 km après que mes trois adversaires ont abandonné la course…) Sont-elles si dures à décrire?
Alors que s’accumulent les poncifs, l’amusement m’habite : à quand une athlète qui nous tiendrait à la télé un discours anticapitaliste? « Je refuse tout commanditaire, je refuse que des noms de compagnies soient donnés aux centres sportifs. Vous ne me verrez plus : je retourne jouer dans le champ, avec mes potes, loin de toute médiatisation du sport, et ce champ sera notre commun. » Jamais, puisque ça ne vend rien.
Pourquoi nous matraque-t-on tous ces discours consensuels, souvent vides, dans les présentations sportives? Pour Jean-Marie Brohm, sociologue et philosophe français auteur de La tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple1, sport (de compétition; lequel n’est pas la simple activité physique) et capitalisme sont indissociables. Loin d’y voir le sport et son apothéose, les Jeux olympiques, comme un idéal de vivre-ensemble au-delà des conflits entre nations et leur marchandisation comme une simple dérive qu’on pourrait éviter, Brohm pose plutôt la « concurrence universelle, conséquence inéluctable du mode de production capitaliste, » comme « matrice sociale [de nos] conduites, pratiques, habitus, représentations, aspirations, besoins, etc. […]2 », dont la fascination pour le sport. Ainsi on ne pourrait pas détacher l’un de l’autre : l’idéologie sportive (de compétition, de « dépassement de soi et des autres3 », de « domination de la nature4 ») découlerait de ce régime économique et social délétère dans lequel nous évoluons.
Et notre exposition répétée au « contenu futile », aux « récits sportifs […] stéréotypé[s] » de cette industrie sportive mondialisée, mais aussi endémique chez nous, contribuerait, main dans la main avec l’industrie du divertissement qui sait mieux nous obnubiler que jamais, à notre endormissement et à notre dépolitisation.
Sans ce genre de « mystification collective » (ça ou l’argent, le marché, la propriété) que d’aucuns appellent la vraie vie, quelle vie se cache véritablement? Une vie hors des « courses contre le temps » qui traduisent souvent des « luttes [pour le] temps »;
une vie sans compétition ni domination… Est-ce même possible? Je le souhaite, comme je souhaite des anti-Jeux olympiques : où nous nous permettons de ralentir, de ne dépasser rien ni personne, et d’œuvrer ensemble, pour vrai.
On fait quoi?
On observe le langage employé pour parler du sport et des athlètes, dont le nôtre. On se demande ce qui nous attache au sport : le souvenir de la Formule 1 avec son père le dimanche? Et on explore ces émotions « indescriptibles » [sic], dont fait certainement partie la nostalgie.
On lit :
Le roman Riches et pauvres de Jacob Wren5 : il ne parle pas de sport, mais met en parallèle le discours intérieur d’un p.-d. g. imbu de lui-même et celui d’un plongeur qui souhaite l’assassiner. En se racontant, chacun raconte le poids du capitalisme sur les consciences et les vies.
On regarde :
À quoi ne va pas notre temps et notre argent (individuellement, mais surtout collectivement) quand on le consacre au sport. (Indice : à l’art, à la culture, à la communauté, à l’éducation, à la science… voire à la santé!)
1. Beauchesne éditeur, 2006.
2. Ibid., p. 172.
3. Ibid., p. 173.
4. Ibid., p. 174.
5. Traduction de Christophe Bernard; Le Quartanier, 2024.


