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15 ans de NON à une marée noire dans le Saint-Laurent

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15 ans de NON à une marée noire dans le Saint-Laurent

15 ans de NON à une marée noire dans le Saint-Laurent, c’est l’implication de citoyens soucieux du bien commun. C’est une pensée écologiste, activiste déployée dans un souci d’être les gardiens du territoire contre des projets de forages pétroliers et gaziers, des projets d’oléoducs à travers le Québec. Ce sont des années de luttes chronophages et énergivores contre ces projets, mais des années pavées de victoires. En quelques lignes, les « frères » Poirier se racontent.

Stéphane : Il y a 15 ans, nous avons participé à la fondation de NON à une marée noire dans le Saint-Laurent. Bien des choses ont changé depuis, mais parler de l’impact environnemental demeure toujours pertinent.

Martin : Tout débute en juillet 2009 avec le passage de Nathalie Normandeau à Rimouski qui annonçait une évaluation environnementale stratégique (ÉES) pour « valoriser nos ressources dans le Saint-Laurent ».  Ce qui était visé à ce moment, c’étaient l’exploration et l’exploitation du pétrole et du gaz. On avait été interpellés parce que l’annonce se faisait à Rimouski, et la ministre des Ressources naturelles, plutôt que de confier le dossier aux scientifiques de l’ISMER, confiait l’étude à une firme privée, Genivar qui, on le sait maintenant, a dû changer de nom après être tombée lors de la commission Charbonneau. Le temps nous a donné raison, car le résultat a montré que le rapport de Genivar avait été complètement bâclé. Ç’a été notre bougie d’allumage.

Stéphane : Exactement. De plus, les projets se concentraient dans notre région : la première phase ciblait l’estuaire, un milieu fragile riche en biodiversité, et ensuite venait la phase concernant le golfe du Saint-Laurent. Dans la même période, en avril 2010, survint dans le golfe du Mexique l’accident catastrophique de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon. En entrevue sur ce qui venait d’arriver en Louisiane, le chanteur Zachary Richard a lancé : « J’invite mes amis québécois à se soucier du Saint-Laurent. Leur premier ministre, Jean Charest, a des visées pour forer. » À partir de là, on a vraiment fait une prise de conscience. On a décidé de prendre la route et de faire de la sensibilisation à propos de ces enjeux. On a débuté par les Îles-de-la Madeleine parce que la compagnie Corridor Resources ciblait la formation géologique Old Harry à moins de 30 km des côtes. On avait un besoin de mobiliser, d’éduquer, de faire comprendre les enjeux à la population : il y avait évidemment le domaine industriel pétrolier qui était là, mais aussi le fait que la classe politique était derrière ce type de projet, avec cette folie de devenir la nouvelle Norvège, qui s’était enrichie avec l’exploitation pétrolière en milieu marin, en particulier avec des plateformes pétrolières océaniques.

Martin : L’ensemble des rapports, que ce soit les BAPE ou les évaluations environnementales stratégiques, ont mené au fait qu’on n’a jamais découvert au Québec de réservoirs disons exploitables et rentables. Il y avait soit des réservoirs dits marginaux ou des réservoirs compacts, c’est-à-dire des réservoirs qui nécessitaient la fracturation hydraulique avec toutes les conséquences pour l’environnement. Ça explique, je crois, pourquoi les gouvernements ont fini par déchanter de ce miroir aux alouettes. Force est d’admettre qu’autant à Anticosti, dans le fleuve que dans la vallée du Saint-Laurent, il n’y a aucun potentiel valable. C’est une bonne nouvelle parce que si on avait eu de gros gisements, la lutte aurait été encore plus féroce.

Stéphane : Effectivement. Il aurait fallu prendre en considération les autres activités économiques comme le tourisme et la pêche qu’on connaît très bien évidemment dans l’ensemble du golfe du Saint-Laurent et qui sont communes aux cinq provinces maritimes, mais il faut aussi se rappeler que l’estuaire et le golfe sont un milieu vraiment particulier, c’est une mer, on n’est pas dans un milieu géographique comme l’océan Atlantique. La réalité géographique aurait rattrapé les projets et il aurait fallu mettre ça dans la balance, puis faire une analyse coûts-bénéfices et voir ce qu’on était prêt à sacrifier. Heureusement, on a plutôt parcouru la route des victoires.

Martin : Oui et il faut savoir qu’on l’a parcourue pendant plus de 10 ans! On a fait les quatre coins du Québec. En fait, on est allés partout où on nous a réquisitionnés. Quand on a commencé à faire des conférences en arrivant aux Îles-de-la-Madeleine, on s’est rendu compte que dans cette mobilisation, il y avait ce que j’appelle l’intelligence citoyenne. Les gens s’étaient très bien documentés. Ils comprenaient l’ensemble des enjeux et le lexique pour refuser ces projets insensés avec des argumentaires concrets. Très rapidement, on nous a demandés un peu partout. On s’est retrouvés sur la Côte-Nord où on a été invités par des communautés autochtones, on a vu naître l’alliance Innue, Mi’gmaq et Malécite contre des forages en milieu marin. On  a donné des conférences un peu partout où il y avait une compagnie, que ce soit Gastem, Junex, Pétrolia, on les a toutes eues pour cibles. L’ensemble de cette mobilisation a mené à ce que ces compagnies, qui avaient des permis partout au Québec et la mainmise sur notre sous-sol, n’existent plus aujourd’hui. C’étaient toutes des juniors qui ont fini par mettre fin à l’aventure. On se faisait traiter d’emmerdeurs, d’empêcheurs de développer des projets, mais le temps a donné raison aux citoyens.

Stéphane : Quand on parle d’intelligence citoyenne, il y avait quelque chose de particulier aux Îles sur ce plan.

Martin : C’était frappant de constater qu’énormément de femmes avaient pris ce dossier à bras-le-corps, par exemple à l’intérieur de la Coalition Saint-Laurent ou en dehors. Je pourrais nommer une série de personnes qu’on côtoie toujours d’ailleurs. On ressentait ce profond désir chez elles d’être gardiennes du territoire. Je me souviens d’une phrase que Pauline Marois répétait : « On le fera pas à n’importe quel prix. » En réponse, un noyau de femmes avait fait une bannière pendant le concours de châteaux de sable avec les mots : « Préservons ce qui n’a pas de prix. » Ce sentiment de vouloir se battre pour assurer une continuité aux générations futures, on le ressentait à son plus haut niveau.  Aujourd’hui, à quoi doit-on encore porter attention? On dirait que, dans le discours, on est passé à quelque chose comme «  transition verte », « lutte au gaz à effet de serre ».

Stéphane : C’est sûr que dernièrement, la loi 21 a mis fin à l’aventure de l’exploration pétrolière et gazière en milieu terrestre et marin du côté québécois. Par ailleurs, il n’y a toujours pas de moratoire sur l’exploration dans l’ensemble du golfe du Saint-Laurent. Ça veut dire que d’une manière vraiment hypothétique, Terre-Neuve pourrait peut-être relancer un octroi de permis, mais on est loin de là. D’un autre côté, le gouvernement fait miroiter des idées qui peuvent paraître intéressantes : économie verte, transition énergétique, mais on n’entend jamais parler d’efficacité énergétique, de réduction à la source, on est toujours dans une logique d’accumulation, donc de production. À l’échelle globale, on n’a pas réduit notre consommation de pétrole. C’est bien beau de déployer des énergies renouvelables comme l’éolien, mais si on ne réduit pas la consommation d’énergie fossile tel que le préconise le GIEC, on n’y arrivera pas. On doit viser la décroissance.

Martin : De mon côté, j’aimerais qu’on se rende compte de ce qui se passe à Terre-Neuve. Pendant la COVID, en 2020, une zone de 735 000 km² dans le secteur du fameux banc de Terre-Neuve a été ouverte aux forages. Pour faciliter l’exploration, le gouvernement fédéral a abandonné les évaluations environnementales, et dorénavant les compagnies n’ont plus à déposer un projet pour faire des études d’évaluation des impacts. Cette nouvelle disposition a créé un véritable far west.  Le gouvernement terre-neuvien aimerait se rendre à 100 forages d’ici 2030. Et pour terminer, je reviendrais du côté du Québec. Ce qui a remplacé les hydrocarbures, c’est vraiment la course aux forages pour les métaux de la transition. Le gouvernement de la CAQ est dans une course pour les métaux de la transition énergétique, et on revit le même scénario qu’avec le gaz de schiste : des conflits avec l’usage du territoire, l’agriculture, la villégiature, les zones habitées, des territoires retenus pour des projets d’aires protégées. Les enjeux ne manquent pas, comme quoi on a un devoir de protéger le bien commun.

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