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LA FUREUR COMME BOUSSOLE POUR PASSER À TRAVERS

Par Xavier Martel le 2024/07
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LA FUREUR COMME BOUSSOLE POUR PASSER À TRAVERS

Par Xavier Martel le 2024/07

Compte-rendu du roman : C’est ton carnage, Simone

Il y a tant à dire sur ce premier roman de la toute fraîche autrice, Chloë Rolland.

Ses personnages extrêmes, ouverts aux autres, à la bienveillance, ou encore fermés comme des huîtres, centrés sur une idée fixe pas trop belle, mais spectaculaire et violente, sont émouvants. Ils en attendent d’autres qui fuient. Attente, fuite, jam, direct, crochet, k.o.

D’abord, il y a Béatrice, survivante d’une histoire familiale violente, qui a trouvé le déni, en acier trempé, pour continuer à vivre. Elle enferme ses émotions à double tour, mais le grand air lui manque, elle veut respirer plus fort. Elle a eu des enfants qui ont amollis un peu son cœur, pour rester en vie. Et y’a Lola qui cogne à sa porte, avec de l’amour plein les yeux et le corps.

Simone, elle, a choisi la douleur, l’idée fixe, pour survivre. Écorchée vive, elle avance en canalisant sa fureur dans la boxe, la solitude et les combats clandestins.  Elle rumine tous les jours la même idée : se venger. C’est le sens de sa vie.

Il y a aussi une trâlée de personnages, pas si secondaires que ça, Lola, Jackie, Louis, Max, Jacques, Léon-Paul, qui forment un cercle protecteur. Colorés et libres, ils prennent soins les uns des autres, sont attentifs et doux, mais aussi désorientés. Ils ont le cœur comme boussole.

Il y a des phrases courtes. Des verbes d’actions. Le rythme est enlevant, comme deux opposants dans un ring qui s’affrontent. La langue est bien d’ici, belle comme la Gaspésie, comme Rimouski, comme du blé d’inde qui craque sous la dent. On dirait que Rolland a lu l’essai de Dalie Giroux intitulé Parler en Amérique, qui suggère d’inclure nos accents, dans nos fictions, et d’en être fièr.es.

En voici quelques exemples :

J’en ai même pas besoin, de ce cellulaire-là. Je sais pas pourquoi je l’ai pris. Crisse de patente, toujours ouvert. Comme si j’avais envie d’être suivie sans arrêt. (p. 13)

  • Mais j’en veux pas, de condo neuf, matante.
  • Heille, t’as pu vingt ans ! Tu vas pas habiter toute ta vie dans un bloc qui sent le rat mort pis le vieux swing ! (p.15)

Ouin. Mais deux plans de mardes, ça s’annule pas, ça se contamine. Faut que j’y aille. On se parle tantôt. (p. 80) 

T’es ben trop gelé anyway, tu vas creuser le plancher à force de tourner en rond. (p. 121)

Chloë s’inscrit à l’aise dans un certain renouveau de la littérature québécoise pour qui les paroles d’ici sont justes et fortes, sensibles et nécessaires, en un mot : vivantes ! 

Voilà pour la parlure. Mais c’est pas tout. Y’a aussi la géographie qui s’insère entre les pages, à travers les dérives des personnages. On passe de Rosemont à Griffintown, des quartiers vivants à un espace futuriste qui éjecte le croche, le pas beau, le déphasé, l’incertain. On entre dans les couches d’histoire de ce quartier irlandais, dans le passage d’un milieu de vie pauvre, mais habité, qui sentait l’étable et la bière, à un espace de tour d’ivoire tout en verre et en béton, armé contre le bonheur. C’est ton carnage, Simone, expose les errements de la gentrification.

Par ailleurs, si vous avez aimé Fight Club, ce roman est pour vous. Il met les femmes au centre cette fois. Les combats sont bien dépeints, très visuels et réalistes. La gent féminine n’a de leçon à recevoir de personne !

Ce roman est plein d’amitié à ras-bord, comme un verre de bière moussu. C’est aussi l’hiver, le printemps. C’est encore le fleuve et la poussière qui volète dans l’air chaud d’un soleil couchant. Le western n’est pas loin, le film noir non plus, mais c’est aussi intimiste et chaud comme un cocon, comme la laine. C’est de la sueur et des larmes et des fluides sécrétés par la haine et l’amour. C’est une fleur épineuse, enténébrée et capiteuse. C’est la vie et la mort et la renaissance.

C’est, surtout, une lecture en forme de cri du cœur qui redonne une urgence de vivre, une urgence de lire, une envie d’intensité. À vous maintenant, d’entrer dans le ring !

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