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La précarité et la pauvreté, c’est aussi du travail

Par Mathieu Perchat le 2024/05
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La précarité et la pauvreté, c’est aussi du travail

Par Mathieu Perchat le 2024/05

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Action populaire Rimouski-Neigette et le Front commun des personnes assistées sociales du Québec (FCPASQ) exigent une modernisation urgente de l’aide sociale. En effet, le gouvernement Legault devrait effectuer une réforme majeure de la Loi sur l’aide aux personnes et aux familles afin d’améliorer l’accès au montant maximal de prestations.

Par exemple, dans les règles jugées exclusives, figure celle qui empêche les personnes bénéficiant de l’aide sociale de gagner plus de 200 $ par mois, correspondant à 3 heures de travail par semaine, sous peine de voir leur aide sociale diminuée.

Ce que l’aide sociale limitée qu’offre le gouvernement actuel démontre, c’est une confusion courante entre travail et emploi.

Les demandes administratives

En effet, entreprendre les démarches administratives pour accéder à une aide sociale implique bon nombre de démarches coûteuses en temps et en énergie. Ne jamais avoir la certitude de leur accès, ainsi que la numérisation des demandes engendre beaucoup d’angoisses chez les personnes. Les complications nécessaires qui surviennent ne font qu’accentuer ces angoisses.

Par exemple, il faut régulièrement prendre du temps pour réaliser ces demandes, impliquant les multiples transports en auto ou en transports en commun (lorsqu’ils existent), mais aussi préparer à l’avance son discours pour ne pas se « trouver désarmé ou oublier quelque chose » (Roux, 2023, p. 258). En effet, un contrôle de soi et de ses émotions est requis pour faire bonne figure devant les agents administratifs. Ces agents ont un véritable pouvoir sur les personnes demandeuses, et ces dernières le savent.

S’ajoute à ces angoisses une honte sociale provoquée par l’association entre aide sociale et personne considérée comme « assistée ». La culture du soupçon est également bien présente, comme l’exemple de l’introduction qui affiche un contrôle rigide de l’activité des bénéficiaires.

« Alors que la loi du marché impose déjà une sélection et une compétition aiguës, les personnes sans emploi réalisent ainsi un travail en soi, un labeur invisible » (Roux, 2023, p. 259).

Discontinuité de l’emploi, mais continuité du travail

Le travail hors emploi ne se limite pas à répondre aux demandes administratives. Pour tenter de conserver une continuité dans les phases d’emploi, il est courant que les personnes recourent aux emplois saisonniers (évènementiel, saisons touristiques et agricoles, intermittence du spectacle et de la restauration, intérimaires du bâtiment et de la logistique, contractuels et vacataires de l’enseignement supérieur et de la recherche, etc.).

Cette nécessité de continuité leur permet de conserver une triple continuité (Roux, 2023, p. 259) :

1) à court terme, pour trouver un nouvel emploi et avoir des revenus ;

2) à moyen terme, pour ouvrir ou renouveler leurs droits à l’assurance chômage et ainsi pouvoir se projeter sur plusieurs mois ;

3) à long terme, puisque l’irrégularité et la diversité des emplois empêchent toute anticipation a priori d’une carrière.

Ainsi, comme on le perçoit bien, le temps de chômage n’est pas un temps libéré du travail. Bien au contraire, il est chargé de tâches ayant comme objectif d’assurer sa survie à court terme comme à long terme. Créer une continuité est alors le véritable travail qu’accomplit une personne en situation d’aide sociale.

Limiter l’accès aux aides sociales est alors une atteinte à la réalisation de cette continuité, en entravant la possibilité de construire une continuité entre le moyen et le long terme. Surtout que la précarité reste une construction systémique, elle ne devrait en rien être une fatalité. C’est pourquoi le gouvernement actuel devrait miser sur la confiance et l’accessibilité de ses aides pour limiter la création de situations de précarité.

Nicolas Roux, « La précarité et la pauvreté, c’est aussi du travail », Germinal 2023/1 (N° 6), pages 254 à 265.

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