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C’est quoi « habiter » le territoire ?

Par Mathieu Perchat le 2024/05
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C’est quoi « habiter » le territoire ?

Par Mathieu Perchat le 2024/05

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

La manière dont un territoire est aménagé relève de pressions à la fois externes et internes. La mondialisation, en tant que pression extérieure impacte les territoires et les personnes qui les habitent. Elles les modifient à travers des projets, comme le pont de l’A20 ou encore la transformation de villes devenant attrayantes pour les touristes. La crise du logement, comme pression interne, pousse les municipalités à favoriser les projets de construction de nouveaux logements. Comme la ville de Rimouski qui a cédé un terrain à l’organisme l’UTILE pour que 135 logements étudiants soient battit. Ou encore la ville de Rivière-du-Loup qui souhaite acquérir un terrain afin de favoriser des projets de construction de logements abordables.

Toutes ces pressions poussent certaines réalisations architecturales ou urbaines à émerger du territoire. Il semble alors que la construction n’est pas un simple objet posé sur le sol. La construction urbaine et architecturale se compose à la fois des influences locales comme globales. Il y a donc une interconnexion entre la construction et les éléments qui l’entourent (Labbé, 2017, p. 46).

Que nous dit alors cette interconnexion et interdépendance entre l’objet architectural et l’environnement sur notre manière d’habiter le territoire ?

Bâtir son monde

Habiter signifie avoir la possibilité de séjourner durablement à une place. Cette place est une sorte de havre de paix constitué d’éléments connus (Bonicco-Donato, 2019, p. 16). Ce lieu habité devient la médiation avec le reste du monde par la possibilité de créer des espaces hospitaliers. Les espaces hospitaliers font en quelques sortes tampons entre les lieux étrangers et le lieu de paix (comme la maison).

De ce fait une construction architecturale permet à l’humain d’habiter pleinement l’espace en créant de petits havres de paix entourés de lieux hospitaliers. La vraie construction est celle qui permet de prend soin du monde dans lequel elle s’insère (Bonicco-Donato, 2019, p. 55), car c’est elle qui offre la possibilité de le révéler.

En effet, la vraie construction architecturale qui permet d’habiter est celle qui apparait comme si elle a toujours été potentiellement dans ce lieu ; l’action architecturale n’a fait que révéler ce potentiel déjà en germe dans l’environnement.

Cette potentialité ne se limite pas à une simple harmonie qui lie le bâtiment à son environnement. Elle « apparait comme son émanation, son prolongement où s’abolit la dualité entre la nature et la culture » (Bonicco-Donato, 2019, p. 83). Par exemple, un bâtiment construit dans les mêmes matériaux composants son environnement local, qui conserve les dénivelés en faisant de ces contraintes des opportunités.

De ce fait, habiter grâce à l’architecture revient à actualiser une perspective sur le monde par l’apprivoisement de son étrangeté. La limite entre l’espace habité, hospitalier et de paix avec l’espace inconnu ne se présente pas sous une forme de barrière, mais plutôt sous la forme d’un commencement. Le connu s’arrête là où commence l’inconnu.

L’enracinement

Occuper un bâtiment, une habitation corporelle, produire des pratiques quotidiennes engendre un enracinement. Et cet enracinement ne se limite pas à une simple occupation physique des lieux (Bonicco-Donato, 2019, p. 105).

L’architecture, tout aussi réceptive, ouverte et sensible comme un corps biologique, nous rend sensible au territoire qui nous entoure et nous accueille. Habiter devient alors la condition pour accomplir notre condition humaine. Nous habitons alors un lieu par l’enracinement.

La construction architecturale « n’est pas une simple action utilitaire visant à ériger des bâtiments, mais la modalité d’un processus plus élaboré engageant notre être au monde dans son ensemble » (Bonicco-Donato, 2019, p. 177)

En conclusion, le concept d’habiter réfère à une condition d’existence qui permet de créer un espace accueillant. L’accueil se produit grâce la construction de bâtiments qui est l’émanation de l’environnement, dépassant la simple harmonie. De ce fait, l’habitation n’est plus la frontière entre le connu et l’inconnu, mais au contraire la liaison entre les deux. Appliquer une telle philosophie dans notre aménagement demanderait de revoir la manière dont on conçoit et pense nos constructions. Cette compréhension de l’habiter intègre totalement l’interconnexion et l’interdépendance par une volonté de faire du bâtiment architectural une composante naturelle de l’environnement.

Les projets provenant de pressions extérieures au territoire sont donc bien plus complexes à considérer. Car notre territoire est également inséré dans une plus vaste région. Les projets comme ceux de l’A20 démontrent cette interconnexion. Pourtant, ces pressions extérieures devraient être pensées, afin de décider si on veut qu’elles impactent l’habitabilité du lieu, ou au contraire si on souhaite la réguler par des projets limitants. Par exemple, l’investissement dans le transport collectif va détourner des projets centrés sur le transport individuel, et donc impacter une certaine forme de tourisme. Les villes vont donc aménager différemment leurs espaces.

Céline Bonicco-Donato, Heidegger et la question de l’habiter. Une philosophie de l’architecture, Paris, Éditions Parenthèses, 2019.

Philosophie de l’architecture. Formes, fonctions et significations, textes réunis par M. Labbé, Paris, Vrin, 2017.

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