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Si le jardin est un monde, pourquoi le monde ne devient-t-il pas jardin ?

Par Mathieu Perchat le 2024/04
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Si le jardin est un monde, pourquoi le monde ne devient-t-il pas jardin ?

Par Mathieu Perchat le 2024/04

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

La région du Bas-Saint-Laurent a la chance de receler un bon nombre de jardins extérieurs, dont leur agencement relève de l’art, de la culture et des sciences. Tous ces jardins mettent en avant la flore colorée et abondante que recèle la région.

Par exemple, situé au cœur de Saint-Pascal, le Jardin des Générations est un jardin de fleurs, de fruits et de légumes entièrement entretenu par des bénévoles et dirigé par le comité environnement de Saint-Pascal. Ou encore les Jardins de Métis sont un paradis végétal sur les rives du Saint-Laurent. Ils contiennent près de 3 000 espèces et variétés de plantes, dont le fameux pavot bleu de l’Himalaya. Et pour finir, le jardin de la Pocatière abrite plus de 600 végétaux, à travers des jardins thématiques, des bassins et des cascades.

À première vue, les jardins semblent avoir une vocation esthétique, de représentation, peut-être aussi de préservation. Mais cette première lecture arrive-t-elle véritablement à saisir ce qu’est un jardin et sa vocation ?

Un jardin comme apparat

Le but premier d’un jardin est de mettre en avant la beauté de la nature par un agencement des plantes, de l’eau, de la pierre, etc. Ainsi, un jardin agrémenterait un site afin de le rendre agréable pour les personnes qui s’y promèneraient.

Mais aujourd’hui, les jardins obtiennent une autre fonction : construire un espace vert à vertu environnementale. Ce sont des corridors écologiques ou encore des réserves de biodiversités qu’aménagent les villes sous la dénomination « espace vert ». En plus de cette fonction écologique, les jardins des villes ont aussi une fonction sociale en devenant des lieux de loisirs et des poumons verts.

Il semble alors que ces espaces verts n’ont plus pour seule vocation l’esthétisme visant le beau[1].

Pourtant, les jardins des particuliers (ou certains jardins communautaires) semblent conserver ce beau absent des espaces verts des villes. Ce beau se traduit par la présence d’un bonheur particulier suggéré par les éléments et la composition du jardin. Quelle est alors la différence entre ces deux types de jardin ? dont le jardin des villes semble simplement emprunté à l’esthétique le côté apparat, alors que le second ne s’y limite pas.

Petite histoire des jardins

XXXLes premiers jardins connus sont ceux des Persans datant d’environ 4 000 ans avant J.-C. Ces types de jardins avaient comme particularités d’ordonner par des murs en quatre sections le jardin, pour protéger les espèces des milieux arides les entourant. Le jardin était alors ce qui protège, ce qui offre la paix et la fraicheur. 

Il représentait une vision idéale de l’extérieur, « un espace d’harmonie absolue, heureux, au milieu d’une terre hostile » (Martella, 2023, p. 67). Le jardin était alors un monde à part dans le monde. Et cette manière de concevoir le jardin a perduré jusqu’à aujourd’hui en prenant diverses formes.

Le jardin peut alors se définir comme « un enclos ordonnancé où l’humain vit, ou espère vivre, en bonne entente avec le vivant » (Martella, 2023, p. 68).

Le beau ici est le principe d’agencement du jardin. Un jardin jugé laid est alors la critique de son agencement, une manière de vivre avec le vivant qui déplait.

Ce que cette compréhension du jardin nous dit aussi, c’est que plus un monde apparait hostile, plus le jardin devient nécessaire.

Jardin de banlieue

Un certain type de jardin traduit une compréhension de la relation entre la culture occidentale et les autres êtres vivants, qui est celle du jardin de banlieue.

Ce type d’espace a pour vocation de rester figé, statique, avec un sol toujours de la même couleur uniforme, le gazon vert, sans que les feuilles mortes ou quelques pissenlits ne viennent perturber son homogénéité. Les formes, les couleurs et les perspectives de ces jardins sont conçues pour être admirées, et non pour être habités. On regarde son gazon, on ne va pas s’allonger dessus ou y marcher sauf pour y passer la tondeuse.

Une compréhension dualiste motive ce type de jardin, qui relève du projet cartésien de comprendre l’humain comme « maîtres et possesseurs de la nature ». « Le paysage contemporain, de moins en moins habitable, de plus en plus étranger et fragmenté. C’est le paysage de la domination de la technique sur la nature » (Martella, 2023, p. 70). Le jardin est alors uniquement ornement.

Jardin naturel

Inversement, un autre type de jardin contemporain a émergé, qui est le jardin naturel ou écologique (Martella, 2023, p. 76). Ce n’est pas tant dans la forme que va prendre le jardin qui est une révolution, car le jardin naturel existait bien avant. Ce qui change, c’est la manière de l’habiter et de le concevoir.

Le jardin naturel laisse place à la vie sauvage qui souhaite s’y installer, y pousser. De ce fait, il change constamment de visage, laissant à chaque visite la possibilité de l’étonnement et de l’émerveillement. Dans ce type de jardin, le jardinier n’impose pas des formes, mais a comme tâche de permettre de laisser apparaitre la spontanéité.

Le beau se traduit alors dans l’émerveillement, et dans le sentiment d’appartenance que fait ressentir ce jardin. Car il montre que l’humain occidental peut retrouver un accord et une relation avec le monde vivant.

Le beau « surgit du bonheur de se sentir comme des êtres vivants au milieu d’autres êtres vivants, immergés dans un espace et un temps organique, loin de l’espace et du temps abstraits, fonctionnels de la modernité » (Martella, 2023, p. 77).

Jardin du monde

Ce que le jardin en tant que monde dans le monde nous apprend, c’est que pour retrouver un lien avec le vivant, le jardin nous permet de réapprendre à vivre au centre du vivant, en collaboration avec le monde vivant. Le beau devient alors un indicateur de valeur de son passage sur un lieu. Bien entendu, si le beau traduit la communion entre le bon et l’utile (Martella, 2023, p. 77).

C’est peut-être la dernière utopie qui nous reste : faire du jardin un modèle pour le paysage qui l’entoure. « Si le jardin est un monde, pourquoi ne pas rêver que le monde devienne un jardin ? » (Martella, 2023, p. 79).

Martella, Marco. « Regard d’un jardinier. Du paradis habitable : réflexions sur la beauté et l’art des jardins », Sociétés & Représentations, vol. 56, no. 2, 2023, pp. 65-79.


[1] Sachant que le beau réfère au vrai, et non pas au simple à l’embellissement, ou au statut d’ornement (Martella, 2023, p. 66).

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