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Plus d’abattoir au BSL pour le corps objet

Par Mathieu Perchat le 2024/04
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Plus d’abattoir au BSL pour le corps objet

Par Mathieu Perchat le 2024/04

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Le manque d’abattoirs au Bas-Saint-Laurent empêche les fermes d’investir dans l’élevage d’animaux. Or, cette activité permet aux exploitations d’améliorer la rentabilité de leurs activités. Surtout que la demande de produits locaux est en augmentation dans la région. Pour pallier ce manque, la Fédération de l’UPA (Union des producteurs agricoles) du Bas-Saint-Laurent a monté une étude testant la possibilité de construire des abattoirs mobiles pour la région. Le résultat est qu’un tel projet risque de ne pas d’avoir une rentabilité suffisante. Cependant, il est fort à parier que le gouvernement du Québec, avec sa volonté d’accroître l’autonomie alimentaire des régions, va utiliser des fonds publics pour financer des projets similaires et ainsi assurer leur rentabilité.

La solution pourrait plutôt se situer dans l’établissement d’une aide concrète octroyée aux exploitations agricoles. Comme leur donner la possibilité de réduire leur charge liée à l’achat d’intrants. L’élevage industriel est de loin une industrie qui engage la société sur une voie souhaitable. En effet, utiliser le corps de l’animal pour assurer la rentabilité de sa ferme, c’est compenser de la crise agricole par une autre inégalité. Notre autonomie alimentaire devrait se passer de pratiques basées sur l’exploitation du vivant, grâce à une restructuration de notre système alimentaire.

Nous allons donc voir dans cet article que le mode de pensée qui provient l’industrie de l’élevage industriel est le même qui engendre nos inégalités sociales, comme l’inégalité de genre toujours présente au Québec (oui oui !).

Viande et genre

À première vue, il semble que notre question tire vers l’éthique végétarienne, donc une éthique qui ne nous touche pas directement, nous humain. Et pourtant, la culture de la consommation de viande actuelle provient de la même culture de la misogynie et du sexisme. Leur dénominateur commun est celui de l’appropriation du corps de l’autre en le réduisant en un objet. En d’autres termes, la domination patriarcale engendre à la fois « la consommation de la viande comme sur le contrôle du corps des femmes » (Tissot, 2017, p. 149).

En effet, les deux types de dominations sont liés. C’est la raison pour laquelle il est courant de constater l’antispécisme et le féminisme sur de nombreux fronts communs. Il y a donc un lien entre combats féministe et le végétariste (Tissot, 2017, p. 148).

De prime abord, ce lien ne se manifeste pas clairement, car nous vivons quotidiennement dans un monde qui légitimise à la fois la sexualisation du corps des femmes et la consommation à outrance du corps des animaux.

On le remarque clairement dans les enseignes de restaurants de viandes, avec la tête de vache hilare, ou encore sur les devantures de magazines qui affichent la joie des femmes s’apprêtant à faire leur régime de l’été.

Les corps féminin et animal sont montrés comme complices de leur oppression.

L’objectivation du corps

L’identité du patriarche se construit sur son goût pour la viande, symbole par excellence de sa domination. Les processus d’objectivation[1] des corps sont multiples : la transformation d’un être vivant en un morceau de viande par la mise à mort, ou encore le dépeçage et le découpage par un système industriel. La viande est un objet, non un ancien être vivant. Il y a un déni de réalité exercé par l’impossibilité de percevoir la viande comme étant auparavant quelqu’un (Tissot, 2017, p. 149).

Dans cette culture, l’animal est invisibilisé pour laisser place à la viande que l’on peut posséder. L’acte de consommation carné exclu l’animal. Et ce même processus se retrouve dans l’oppression patriarcale vis-à-vis du corps féminin, qui permet une mise à distance entre la personne et le corps féminin sexualisé perçu et désiré. Ainsi, le corps devient un objet de désir et de convoitise, que ce soit l’animal ou le corps sexualisé.

Lorsqu’on achète notre barquette de viande emballée dans du plastique, on oublie la mort et la souffrance des animaux qui est au cœur du régime carné. Cette de consommation banalisée par notre système évite de nous faire ressentir la brutalité à son origine. Les fermes qui tuent elles-mêmes leurs animaux sont très rares. C’est pour cette raison qu’un besoin d’abattoirs se manifestent : pour que la mise à morts se fasse loin de nous et du point de consommation. Ainsi, cette brutalité est perçue comme normale, voire nécessaire. Consommer de la viande, c’est alors actualiser sa capacité à dominer et à ingurgiter. Veut-on vraiment une société qui banalise ça ?

Une puissante alliance

Être végétarien, c’est souvent être associée à une émasculation, à une sentimentalisation, « bref un danger pour la virilité » (Tissot, 2017, p. 150). Et pourtant, se diriger vers un régime végétarien, c’est modifier son regard pour se rendre sensible aux dominations quotidiennes et banales. C’est donc voir « son steak comme un animal mort ». La réhabilitation de l’émotion et l’empathie commence à revenir aujourd’hui, mais elle doit se faire dans chaque dimension de nos vies.

L’émotion offre la possibilité de prendre conscience de la souffrance d’autrui et la révolte face à son spectacle banalisé. Quant à l’empathie, elle permet d’amorcer un processus de solidarisation et de conscientisation de sa propre domination.

Ainsi, la solution aux abattoirs se trouvent plutôt dans une véritable politique qui régule la crise paysanne pour leur permettre d’assurer une rentabilité et une indépendance alimentaire à la région, sans devoir passer à des solutions issues des dominations structurelles.

« Le mangeur de viande se perçoit comme se nourrissant de la vie. Aux yeux du végétarien, il se nourrit de la mort. Le combat végétarien est susceptible de renforcer, de nourrir en quelque sorte, le combat contre le sexisme (et d’autres), et inversement » (Tissot, 2017, p. 151).

Sylvie Tissot, « Carol Adams : La politique sexuelle de la viande. Une théorie critique féministe végétarienne », Nouvelles Questions Féministes 2017/1 (Vol. 36), pages 148 à 151


[1] Transformer un être en un objet

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