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La crise de sens dans les métiers de l’humain

Par Mathieu Perchat le 2024/03
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La crise de sens dans les métiers de l’humain

Par Mathieu Perchat le 2024/03

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Gaspésie prévoit un déficit de 31 M$ pour l’année financière de 2023-2024. Or, 80 % correspondent seulement aux coûts liés au recrutement de main-d’œuvre indépendante pour pallier la pénurie de main-d’œuvre que subit le secteur public de la santé.

C’est pourquoi les CISSS n’ont pas d’autres possibilités de faire appel au privé pour faire fonctionner les services essentiels. Et si cette main-d’œuvre coûte autant, c’est par un salaire en moyenne 100 $ supérieur au salaire d’un employé du CISSS qui tourne autour de 40 $ de l’heure.

Le gouvernement a alors octroyé un fonds pour former du personnel. Cependant, cette solution n’est que partielle. En effet, les autres morceaux de la solution résident dans la réévaluation du salaire des employés du CISSS, ou encore une restructuration de l’organisation favorisant des conditions de travail efficacement et sereinement. Bien entendu, les conditions de travail sont impactées par la difficulté à pourvoir les postes ouverts, mais si ces postes le sont, c’est en raison de départ ou d’une absence de postulants en raison des conséquences citées plus haut.

Mais plus profondément, l’ensemble de ces causes touchent à l’essence du travail avec l’humain, ou plus précisément au sens qu’il est possible de donner. Il faut entendre par sens, la signification et les valeurs que l’on apprête à sa tâche quotidienne (Morin, 2024, p. 42).

Encore la faute du néolibéralisme…

Des plannings qui changent en permanence, des journées qui ressemblent à de la servitude, une absence de fin de semaine, ou encore une faible rémunération. Autant d’inconvénients qui constituent les métiers de l’humain qui explique aussi la désertion de ces métiers ainsi que l’absence de désirs de s’y engager (Morin, 2024, p. 42).

La dégradation des métiers de l’humain est principalement due au système néolibéral, et plus précisément par le management qu’il a imposé. La notion d’intérêt général a alors été perdue.

Ce que ce système a amené, ce sont une politique de compétitivité au sein même d’une même structure, une logique de comptabilité et quantitativiste, la standardisation des pratiques grâce à l’instauration de protocoles, la perte des évaluations qualitatives, l’impossibilité d’innover et de faire preuve de créativité à l’intérieur des structures. Or, l’innovation et la créativité sont des éléments essentiels dans les métiers de l’humain. L’ensemble de ces changements provoque une perte de sens envers ces métiers.

Pour continuer à embaucher la nouvelle génération

À travers toutes ces difficultés, comment continuer à attirer les jeunes vers les métiers de l’humain ? L’une des premières forces réside dans la raison de s’engager dans cette voie. En effet, malgré les difficultés que provoque le système, la passion envers ce métier reste toujours présente même chez les personnes déjà engagées depuis plusieurs années, et qui permettent la transmission de cette passion chez les nouvelles recrues, ainsi que la preuve qu’il est possible de la conserver. « Confucius, il y a de nombreux siècles, disait : « Choisis un métier que tu aimes et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie » » (Morin, 2024, p. 43).

C’est pour cette raison que les métiers de l’humain ne sont pas un travail. L’étymologie du mot « travail » est tripalium, qui désigne un instrument de torture. Et c’est dans un travail que l’on peut souffrir et subir un burn-out ; lorsqu’un métier devient un travail.

C’est pourquoi il est nécessaire d’accompagner les personnes intéressées par cette voie à se questionner sur leurs motivations profondes et intimes, « ce qui leur permettra d’y œuvrer, d’y rester, de s’y accomplir » (Morin, 2024, p. 43).

Mais aussi, la connaissance de ses valeurs profondes devient un obstacle à la logique absurde managériale qui pousse à un désir de maitrise et de contrôle. Ce qui amène à la croyance que le ou la soignante tire profit d’un savoir absolu, dépossédant le ou la patiente de sa participation à ses soins. Or, les deux sont complémentaires, sans que l’un soit supérieur à l’autre. La personne qui soigne a un rôle de décodeur.

La logique administrative

Ainsi, pour recruter, conserver son personnel et améliorer les conditions de travail, il devient nécessaire de combattre des politiques de gouvernances prenant les métiers de l’humain comme des entreprises commercialisant un produit lambda.

Toutes ces tâches administratives, ces protocoles, ne font que perdre du temps, et prennent la place des véritables soins et des prises en charge. Tout cela au nom de la rentabilité. Toutes les activités de soin effectuées auprès des patients et patientes deviennent un travail à la chaîne, routinier, calibré et quantifié. Alors qu’une connaissance fine et particulière de chaque personne prise en charge devrait être prépondérante.

La rentabilité a pris la place de la valeur de ces métiers, d’où la perte de sens ressenti. L’humain ne peut être rentable, il ne peut être coté en bourse (heureusement et pour le moment…). Il faut alors lutter contre la rentabilisation des métiers de l’humain qu’impose le néolibéralisme, aussi bien dans le social, le médical, que l’éducatif.

« Appuyons-nous sur les valeurs humaines, nourrissons-nous de toutes les valeurs de ces différents métiers, référons-nous à notre éthique, adossons-nous à notre déontologie » (Morin, 2024, p. 46).

Buret, Corinne. « La crise de sens dans les métiers de l’humain », VST – Vie sociale et traitements, vol. 161, no. 1, 2024, pp. 42-45.

Morin, Marguerite. « La main-d’œuvre indépendante coûte très cher au CISSS de la Gaspésie », Radio-Canada, 16 février 2024, URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2049822/deficit-cisss-2023-2024-main-doeuvre-infirmieres-internationale

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