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Quand les morts nous parlent : Plaidoyer pour une éthique de conscience face à la loi

Par Anne-Marie Urli le 2024/02
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Quand les morts nous parlent : Plaidoyer pour une éthique de conscience face à la loi

Par Anne-Marie Urli le 2024/02
  • En 1976, le parlement canadien abolit la peine de mort pour les crimes de droit commun. Elle demeure applicable en vertu des dispositions de la Loi sur la défense nationale.
  • En 1998, le parlement canadien abolit totalement la peine de mort en approuvant les modifications apportées à la Loi sur la défense nationale.
  • Le 7 février 2024, le projet de loi C-40 visant la création d’une Commission indépendante d’examen des erreurs judiciaires est présenté à la chambre des communes en troisième lecture.
  • Le 8 février 2024, le père de l’abolition de la peine de mort en France (1981), Robert Badinter, meurt.
  • Le 16 février 2024, l’opposant russe Alexeï Nalvanly meurt en prison.

Comment tous ces événements sont-ils connectés ? Comment le biographique peut-il s’inscrire dans la trajectoire collective d’une nation et nous inspirer ? Où se situe la légitimité de la punition étatique vis-à-vis la passion sanguinaire des hommes ? Fonctionne-t-elle ? Pourquoi le crime ? Pourquoi la prison ? Quelle est la responsabilité de l’État dans tout ça ?

Dans le discours de Badinter, l’on comprend que l’abolition de la peine de mort n’est pas qu’une évolution, mais qu’il s’agit avant tout d’un principe qui ne peut s’inscrire que dans une émotion. L’on comprend que ce n’est pas seulement une conviction intellectuelle. C’est un cri de l’âme, comme explique Badinter (France culture, épisode 15, série À voix nue, 2002). L’appel à la raison est insuffisant, car cette lutte contre la peine de mort est surtout une lutte contre la violence qui tue, une lutte pour l’humanité.

La peine de mort doit être abolie sous toutes ses formes, que ce soit celle physique, psychique et même sociale… Tous les prisonniers sont humains et, pourtant, l’erreur a été commise de leur part. En fait, l’erreur nous guette tous les jours. L’erreur c’est celle de l’humain face à sa finitude et face à son incertitude. L’erreur, c’est parfois celle de ne pas choisir et de ne pas réagir face au mouvement de l’histoire. En se cantant sur nos positions respectives pensant agir par conviction, nous oublions toutes ces morts qui parlent et pour lesquelles nous sommes complices. Car, la mort n’est pas que celle doucement attendue sur son lit à un âge avancé et accompagnée par des êtres chers. Elle est aussi celle inscrite dans notre histoire et, cette histoire, nous y contribuons tous les jours.

Dans son article intitulé Incertitude, mensonge et violence (2000), Malherbe revient sur deux types de violence : la violence radicale et la violence civilisatrice. Nous sommes des êtres qui acquièrent petit à petit le langage, mais jamais complètement. En effet, le langage nous rencontre dès la naissance et nous institue avant même que nous puissions en faire l’usage. Nous sommes projetés dans le monde, désignés, puis, nous commençons à désigner à notre tour et un jeu s’installe, une forme de violence radicale, bref : « c’est le choc de deux dynamiques; celle de mon désir et celle de l’altérité. » (p.109).  Malherbe explique, par la suite, que « pour que ce choc devienne productif de culture, de convivialité et de co-élaboration de sens, il est nécessaire que les désirs de collision s’articulent l’un à l’autre dans le lien social. » (p.119). C’est la violence civilisatrice. Mais, tel que souligné par l’auteur, il ne faut surtout pas oublier la relation de la conscience morale à la loi. Ce point est fondamental et peut-être la réponse face à tous ces événements mentionnés plus haut. La prudence est dès lors de mise et c’est par cette prudence que l’on doit « appliquer la loi avec justesse, c’est-à-dire sans jamais perdre de vue la finalité de la loi. » Il faut donc continuer d’exercer nos paroles vives, mais dans la prudence et le respect :

« L’éthique, c’est l’art des paroles vives. C’est l’art de prononcer des paroles qui rendent la loi vivante. Et dans les cas où elle deviendrait mortifère, c’est l’art d’en ménager la transgression. La parole vive, c’est l’équité contre (la formulation de) la loi quand c’est nécessaire. » (p.121)

Voilà ce qu’est en réalité la politique. La politique, ce sont des êtres humains qui tentent rendre la loi vivante. Il s’agit de ce précieux équilibre entre la violence radicale et la violence civilisatrice. Bref, il s’agit de nous.

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