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Lettre ouverte à une ministre qui devrait se mettre en quête de son humanité

Par Patricia Posadas le 2023/12
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Lettre ouverte à une ministre qui devrait se mettre en quête de son humanité

Par Patricia Posadas le 2023/12

Madame Biron,

Vous parlez haut et clair. Selon vous, les «terroristes» du Hamas doivent rendre les armes et les otages, avant que votre gouvernement et vous-mêmes demandiez un cessez-le-feu[1].

En somme, il n’y aura de cessez-le-feu que lorsque l’État d’Israël aura obtenu ce qu’il désire: la destruction du Hamas. Pas un instant, il ne vous vient pas à l’esprit que la demande d’Israël est irréaliste et que, ce faisant, tout comme l’affirme l’État hébreu lui-même, la guerre va durer très longtemps[2]. Jusqu’à quand, pensez-vous? Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun Palestinien, plus aucune Palestinienne, plus aucun enfant susceptible de réclamer vengeance à son tour, un jour lointain, comme on le faisait au temps archaïque des guerres antiques? Quel est l’objectif d’Israël? Le connaissez-vous clairement?

Qu’importe à vos yeux si, afin d’obtenir l’irréalisable, l’armée d’Israël pilonne des villes, des camps de réfugié.e.s où tout, absolument tout, manque en ce moment précis, des hôpitaux ou ce qu’il en reste, des écoles, des églises et des mosquées. Il ne subsiste plus à Gaza aucun abri, aucun asile, aucun lieu sacré. L’armée d’Israël a tous les droits puisqu’ils ont tant souffert le 7 octobre.

Qu’importe à vos yeux si, pour obtenir sa vengeance, l’armée d’Israël pourchasse les Palestinien.ne.s qui, à toutes fins pratiques, sont dans Gaza comme dans une souricière : nulle issue ne leur étant offerte.

Le 7 octobre est une journée terrifiante dans l’histoire de l’humanité, mais cette guerre qui se déroule à Gaza en ce moment précis est une enfilade de journées terrifiantes. Ne lisez-vous pas les témoignages citoyens, faute de ceux qu’auraient présentés les journalistes si tant n’avaient pas péri dans ce conflit barbare qui ne respecte aucune des «règles» de la guerre?

Oui, les massacres du 7 octobre sont des crimes odieux, mais savoir qu’environ 180 enfants meurent à chaque jour en Palestine, savoir que les enfants, comme les adultes d’ailleurs, blessés lors des bombardements, sont opérés sans anesthésie, savoir que des bébés prématurés meurent faute de pouvoir alimenter en énergie les incubatrices salvatrices, savoir que les vieux, les malades, les grands brûlés sont sans soins et sans abris, que l’hiver arrive, que la mort pleut sur eux tandis que chez nous la neige tombe sur notre tranquille indifférence, savoir que beaucoup vont mourir de faim et de maladies épidémiques faute d’hygiène, savoir cela ne vous rend pas mal à l’aise?

Vous vous inquiétez des otages, et il ne faut pas les oublier. Mais je pense que vous vous en inquiétez plus que l’armée israélienne ne s’en inquiète, elle qui, par mégarde, vient d’en tuer trois[3]. Il est question maintenant d’inonder les souterrains de Gaza, sachant pourtant que c’est dans ces souterrains, justement, que sont cachés les otages[4]. Les otages auraient-ils une capacité de flottabilité que n’auraient pas les combattants du Hamas?

Dans cette action effroyable dans laquelle l’État hébreux s’est engagé, plus personne ne voit clair. À leurs yeux, les victimes sont des perdants et les futurs vainqueurs, du moins ceux qui se désirent comme tels, acceptent avec sérénité le sacrifice de certain.e.s dans le but de la victoire… Mais de quelle victoire est-il question au juste? Et quelles en seront les conséquences morales?

Votre soutien indéfectible à cette guerre ignoble, certes, comme toutes les guerres, mais encore plus ignoble du fait que les «ennemis» sont enclavés dans un territoire de 45 km2 de long, votre soutien donc témoigne véritablement en votre défaveur, mais vous n’êtes pas seule. Le tribunal de l’Histoire nous attend tous.

Nous assistons à un génocide, un génocide qui ne dit pas son nom, bien sûr, il ne le dit jamais d’ailleurs au moment où il se produit, mais le constat est là. Jamais les «dommages collatéraux» d’une guerre, entendre les victimes civiles et les infrastructures nécessaires comme les hôpitaux, les alimentations en énergie, les écoles, n’auront été aussi importants en nombre et en intensité.

L’horreur se produit devant nous, devant vous, Madame, mais depuis le confort de votre bureau à l’abri des bombes, quoique gênée peut-être par le «brouhaha» des travailleuses et des travailleurs de la fonction publique en grève, vous rejetez d’un simple revers de la main une demande toute simple.

On ne vous demande pas d’aller vous battre contre le gouvernement israélien. On ne vous demande pas de faire barrage de votre corps devant les victimes innocentes qui tombent comme des mouches. On ne vous demande surtout pas d’absoudre le Hamas, loin de là, on vous demande une petite once de courage. On vous demande de dire que lancer des bombes sur des civils, c’est criminel. Que priver de nourriture, d’eau, d’abris et d’énergie une population de 2 millions et demi d’habitants, c’est le MAL incarné, arguant de la lutte au terrorisme pour répandre la terreur! Que cette violence abjecte doit cesser immédiatement, tout comme on refuse celle perpétrée par le Hamas le 7 octobre!

Confinés dans l’espace étroit du ghetto de Varsovie, en 1943, les Juifs avaient trouvé le courage remarquable de se révolter contre leurs oppresseurs. Ils furent vaincus et leurs ennemis n’eurent de cesse que de vouloir les réduire à néant. Relisez cette histoire[5] et dites-moi si vous n’y voyez pas le reflet inversé de ce qui se passe aujourd’hui. L’histoire se répète, Madame, et vos propos nous font comprendre clairement que nous n’avons rien retenu, rien appris, rien compris. La douleur que les Juifs ont connue, causée par la cauchemardesque «solution finale» mise en place par Eichmann, a laissé de profondes cicatrices, mais la plus cruelle d’entre elles, c’est que personne à l’époque ne s’est indigné de ce qui leur arrivait. Bien au contraire. Pendant l’Occupation, à Paris, la préfecture recevait chaque jour 3 000 lettres de dénonciation de Juifs. L’antisémitisme régnait en nos contrées, Canada inclus. Avez-vous déjà entendu parler du paquebot Saint-Louis[6], dans lequel se trouvaient plus de 900 réfugiés juifs? Savez-vous que le Canada refusa de les accueillir, que le bateau dut rentrer en Europe et que plus de 200 de ces passagers moururent dans les camps? Le Canada refusa les réfugiés des camps de la mort en 1945: «Aucun juif, fut-il dit, c’est encore un juif de trop!». Ce passé devrait nous faire honte, encore aujourd’hui, afin que nous ayons véritablement envie d’empêcher que cela se reproduise encore et encore. Les conséquences sont terribles : on voit bien comment cette douleur causée par le mépris et la haine, en se réveillant, sert de nourriture à la fureur qui anime Israël.

Allons-nous répéter notre erreur historique?

Le 7 octobre, aussi terrifiant soit-il, ne nous donne pas le droit de perdre notre humanité en déshumanisant nos frères et sœurs, quelle que soit leur nationalité, leur religion, leur race… Les criminels, quels qu’ils soient, doivent être punis, mais faut-il punir aussi leurs frères, leurs sœurs, leurs enfants, leurs parents?

En agissant comme vous l’avez fait, vous qui vous trouvez à représenter un peuple pacifiste s’il en est, vous nous faites honte.

Patricia Posadas, humaine en quête d’humanité


[1] https://www.ledevoir.com/politique/quebec/803893/quebec-appuie-pas-demande-cessez-feu-ottawa?

[2] https://www.swissinfo.ch/fre/la-guerre-va-durer-plus-que-quelques-mois–prévient-israël/49058252

[3] https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20231216-🔴-en-direct-israël-pleure-trois-otages-tués-par-erreur-à-gaza

[4] https://www.courrierinternational.com/article/guerre-a-gaza-israel-aurait-commence-a-inonder-les-tunnels-du-hamas

[5] https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/warsaw-ghetto-uprising

[6] https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/ms-st-louis

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