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Guy Caron sur un tracteur

Par Gabriel Leblanc le 2023/09
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Guy Caron sur un tracteur

Par Gabriel Leblanc le 2023/09

À la fin des années 1990, les États-Unis, fiers colonialistes, s’insurgent devant la décision de l’Union européenne de leur refuser l’importation de bœufs shootés aux hormones. Frustrés, ils décident d’imposer des taxations punitives sur les importations européennes, notamment sur le fromage de brebis au lait cru (Roquefort). L’Organisation mondiale du commerce (OMC), une organisation internationale prêchant pour la globalisation du capitalisme, entérine présomptueusement la stratégie étatsunienne et sermonne l’Europe en lui ordonnant de ne pas créer d’entraves au commerce international.

Dans les campagnes françaises, la tension monte subitement d’un cran. La manœuvre des États-Unis, combinée à la complaisance affichée de l’OMC, témoigne de la volonté de l’élite politique et économique d’accélérer l’industrialisation de la production alimentaire et d’imposer ce modèle à l’entièreté de la planète. La paysannerie s’échauffe : les pratiques agroécologiques sont menacées par le capitalisme prédateur qui entend bien se saisir de tous les marchés et accentuer davantage la marginalisation et la prolétarisation des paysans et des paysannes.

Les syndicats agricoles de la Confédération paysanne (CP) et les Producteurs de lait de brebis (SPLB) décident alors d’organiser une manifestation à Millau, dans l’Aveyron en France. Ils ciblent un lieu en particulier : le chantier de construction d’un McDonald, emblème du capitalisme agro-industriel et de la mauvaise bouffe. Le 12 août 1999, plus de 300 paysans, paysannes et syndicalistes se pointent avec leurs tracteurs. José Bové, porte-parole de la CP, improvise un discours : « McDo est le symbole de ces multinationales qui veulent nous faire bouffer de la merde et qui veulent faire crever les paysans1 ». Crinqués, les gens détruisent le McDo. Quelque temps plus tard, Bové est condamné à trois mois de prison.

Oon se réfère aujourd’hui à cet événement comme étant le « saccage » ou le « démontage du McDonald de Millau ». On dit d’ailleurs que cette action directe a donné le coup d’envoi au mouvement altermondialiste, ce mouvement global dirigé contre la néolibéralisation du capitalisme. En fait, ce « saccage » a transformé l’alimentation en objet politique en France et a ouvert la contestation à d’autres enjeux agro-alimentaires, comme ceux des pesticides, des OGM, etc. En outre, il s’agit d’une action majeure qui a placé la paysannerie comme nécessaire au changement et au centre des revendications anti-néolibérales.

Le saccage du Costco de Rimouski

Je parle de cet événement parce ces dernières semaines à peine, des démarches visant la construction d’un Costco dès 2024 étaient annoncées par certains médias. 2. J’en parle aussi parce que devant les conséquences dorénavant visibles des changements climatiques, orchestrées entre autres par le développement sans fin du capitalisme agro-industriel, nous pouvons être plus à même de comprendre pourquoi de telles actions sont posées.

Le saviez-vous…? Jusqu’à tout récemment, la forte majorité des modèles nationaux de développement agricole ne reposaient pas sur l’exportation et sur les profits indécents des grandes corporations multinationales de l’alimentation. D’ailleurs, tout juste en 1986, on estimait le Québec autosuffisant à 80 % sur le plan alimentaire. Néanmoins, pendant les années 1990, l’OMC a organisé quelques grandes rencontres internationales, avec plein de messieurs méprisables en cravate, pour jaser de cash et d’internationalisation du commerce agricole. Leur idée était alors de faire de la denrée alimentaire une marchandise mondialisée. Des politiciens et des politiciennes, comme on en voit dans nos instances démocratiques actuelles, assistaient à ces rencontres pour s’assurer que la planète soit régulée aux besoins de l’entreprise capitaliste.

Et pour ça, il leur fallait proposer des cadres législatifs laissant davantage de place aux gros joueurs de la distribution alimentaire, comme Costco.

Chose faite, on estime aujourd’hui que le Québec est autosuffisant à 35 %. Autrement dit, notre capacité à nous nourrir nous-mêmes est en chute libre à mesure qu’on laisse davantage de place à ces grandes corporations. Pendant ce temps, la faim dans le monde s’exacerbe, les pertes environnementales associées à l’agriculture industrielle s’accélèrent et les profits des grandes industries agroalimentaires atteignent des sommets inégalés.

Guy Caron pour nous sauver

Mais devons-nous nécessairement penser à l’action directe pour agir? Ne peut-on pas, plutôt, aller voir nos députés ou en jaser avec le maire?

« Guy Caron, il me semble que la venue d’un Costco s’inscrit dans cette même volonté qu’affichait l’élite politique et économique des années 1990, et dont l’impact se fait aujourd’hui sentir par la destruction environnementale et les disparités socio-économiques croissantes. Puisque nous sommes à même de démontrer scientifiquement qu’il s’agit d’une manœuvre suicidaire sur le plan collectif, auriez-vous l’amabilité de revendre le terrain que vous réservez à cette entreprise destructrice et de lui indiquer de bien vouloir sacrer son camp, s’il vous plaît? » dis-je lors d’un conseil municipal.

Guy Caron prit soudainement conscience de sa tragique décision. Il improvisa un discours devant les citoyennes et les citoyens réunis : « Costco est le symbole de ces multinationales qui veulent faire crever les paysans! » Il se saisit ensuite de son tracteur, roula jusqu’à la Montée Industrielle, et procéda au saccage du Costco de Rimouski.

1. « 12 août 1999, José Bové et ses amis démantèlent le McDo de Millau », INA, 2019, https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/12-aout-1999-jose-bove-et-ses-amis-demantelent-le-mcdo-de-millau2. Olivier Therriault, « Le Costco de Rimouski prévu pour 2024 », Journal Le Soir, 13 février 2023, https://journallesoir.ca/2023/02/13/le-costco-de-rimouski-construit-en-2024/

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