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Le rôle des imaginaires communs dans l’écologie

Par Mathieu Perchat le 2023/07
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Le rôle des imaginaires communs dans l’écologie

Par Mathieu Perchat le 2023/07

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Pour parvenir à réaliser la transition écologique, Le Bas-Saint-Laurent se mobilise pour adapter les pratiques afin de lutter contre les changements climatiques. La région soutient les projets écologiques des secteurs agricole, forestier, faunique (aquatique et terrestre), maritime, tout en veillant à la conservation des milieux naturels et à la protection de la biodiversité.

Seulement, ces mesures ne sont qu’une partie de ce qui constitue la transition écologique. Le changement climatique est avant tout causé par de multiples interactions qui complexifient la lutte. En plus de toucher aux secteurs bien concrets comme ceux nommés, une interaction avec les valeurs, les connaissances, et l’agentivité des individus engendre cette complexité (Salmon, 2021, p. 148).

En d’autres termes, pour s’adapter face aux changements climatiques, le prisme des limites matérielles a souvent été étudié (manque de ressources, faiblesses des institutions, infrastructures fragiles, organisation peu optimale), alors que le prisme sociétal est tout autant important (barrières sociales, culturelles, cognitives, et communicationnelles). Or, les valeurs sociétales constituent la variable la plus importante, et elle peut être grandement adaptée par l’imaginaire en inventant de nouvelles manières de construire la société.

Pour cette raison, la question de l’adaptation climatique a surtout été ultra-spécialisée, souvent abordée « de haut en bas » et peu démocratique, entrainant à la fois une impression d’incompétence chez les citoyen.nes qui se sentent concerné.es. Or, ce fonctionnement pose problème, comme l’atteste la lenteur gravissime de la prise en compte des changements climatiques. De plus, les solutions apportées par les décideurs politiques ou les scientifiques ne font pas toujours sens pour les communautés locales (Salmon, 2021, p. 156).

C’est pour cette raison que les enjeux climatiques doivent inclurent les citoyen.nes dans les décisions prises, afin de développer des stratégies véritablement adaptatives. Et cette inclusion décisionnelle ne doit pas être à travers une consultation, mais à partir d’une co-construction décisionnelle.

Pour réaliser ces décisions qui saisiront la complexité de la crise climatique et les solutions adaptées, l’imaginaire devient un puissant outil pour de visiter le champ des possibles et dépasser la complexité qui caractérise les changements climatiques.

                Avant toute chose, il faut préciser que l’adaptation est efficace lorsqu’elle est conçue à l’échelle locale (ville, quartier et individuel) (Salmon, 2021, p. 150).

Chaque décision adaptative doit prendre en compte le contexte socioculturel local (les valeurs, la culture, les compétences, les savoirs, les inégalités socio-économiques) pour élaborer des adaptations qui répondent à ce milieu de vie précis.

« Les imaginaires, nourris de récits locaux, pourraient permettre de définir localement et collectivement les contours d’une vie adaptée aux changements climatiques futurs. Et l’apport de la fiction dans ce processus peut s’avérer essentiel. » (Salmon, 2021, p. 152). C’est pourquoi l’adaptation doit être construite par des actrices et acteurs locaux utilisant l’imaginaire (par la méthode de scénarisation prospective incrémentale).

            Agir par l’imaginaire

Il ne faut pas sous-estimer l’imaginaire en la renvoyant uniquement à un outil enchanteur qui éloigne du réel. Tout au contraire, l’imaginaire présente un rôle central dans la construction et l’organisation de la société par sa capacité à façonner une manière de comprendre et percevoir les valeurs qui constituent nos sociétés, ainsi que la capacité d’une société à agir (Salmon, 2021, p. 152).

Or, dans le secteur de l’écologie, les imaginaires sont rarement positifs, et mobilisent souvent les images d’une catastrophe et d’un désastre. C’est ce qu’on nomme la dystopie. Et ces imaginaires négatifs vont jusqu’à influer sur les modèles économiques et climatiques.

Malheureusement, ce sentiment de peur qu’engendrent ces imaginaires négatifs réduit la mobilisation, contrairement à des imaginaires positifs qui favorisent l’action, car on a une idée d’un résultat, un but à atteindre. « Les imaginaires menaçants de catastrophes globales ne sont pas indiqués pour encourager l’action d’adaptation aux changements climatiques » (Salmon, 2021, p. 153). 

            Émotions et des imaginaires positifs

                L’imaginaire positif est alors une ouverture pour élaborer des résolutions qui prennent en compte les réalités locales. Un tel imaginaire construirait « un avenir impacté par le climat, mais adapté, résilient, transformé, ancré localement, ouvrant le champ des possibles » (Salmon, 2021, p. 154).

Alain Damasio souligne que « par l’imaginaire, on peut faire advenir un monde meilleur »[1]. Kim Stanley Robinson, de son côté, rappelle que la science-fiction permet d’imaginer des futurs soutenables et qu’il est nécessaire aujourd’hui qu’elle contribue à imaginer des futurs désirables [2].

Un récit fictionnel nourrit la recherche de nouveaux devenirs. Ce qui permet de mieux appréhender les problèmes complexes grâce à l’importance centrale du dialogue, ce qui produit l’émergence de récits partagés (Salmon, 2021, p. 159).

Ainsi, l’imaginaire devient efficace à travers des travaux de scénarisation prospective incrémentale.

                Ce terme désigne tout simplement la construction d’une définition d’un futur qui répond à nos désirs en identifiant les bifurcations qui rendent possible ce futur et celles qui nous en éloignent. « C’est définir le point d’arrivée souhaité et comprendre le moyen de s’y rendre » (Salmon, 2021, p. 155).

La scénarisation prospective incrémentale est justement très bien adaptée pour les problématiques long terme et complexe, impliquant de multiples dimensions et secteurs. Son objectif n’est pas de prédire le futur, mais de construire des scénarios pour arriver à un futur désiré.

La définition de ce futur pourra se constituer de multiples représentations des citoyen.nes, les récits locaux et les vulnérabilités actuelles.

            En pratique

Concrètement, cette méthode peut prendre la forme de représentations visuelles (peinture, dessin, modélisation 3D), ce qui facilite la visualisation de l’avenir et stimule l’imagination. De semblables représentations ancrent le récit dans le concret, ce qui augmente l’engagement et la sensibilité aux problèmes environnementaux locaux (Salmon, 2021, p. 160). Ou encore elle peut prendre la forme d’un récit écrit, voire même joué sur une scène de théâtre.

La force de cette méthode a été démontrée par des études qui ont mis en évidence une augmentation de l’identification des barrières culturelles et territoriales, ce qui permet de réaliser une meilleure adaptation écologique, mais aussi encourage le dialogue entre spécialistes et population (Salmon, 2021, p. 158).

De ce fait, l’adaptation écologique présente en son cœur la participation citoyenne. Et la transition écologique nécessite un récit fictionnel commun et local.

Source

Salmon, Baptiste. « Futurs résilients et adaptés : le rôle des imaginaires communs pour s’adapter aux changements climatiques », Communication & langages, vol. 210, no. 4, 2021, pp. 147-166.


[1] Florian Delorme, « “Il faut mener une guerre des imaginaires” : les utopies concrètes d’Alain Damasio », interview d’Alain Damasio, L’invité(e) des matins d’été, France Culture.

[2] Kim Stanley Robinson, « Dystopias now », Commune Magasine, no 11, 2018.

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