Actualité

Entre sauveur et maltraiteur

Par Anne-Marie Urli le 2023/03
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Entre sauveur et maltraiteur

Par Anne-Marie Urli le 2023/03

Le Covid a fait couler beaucoup d’encre et de paroles. Certains diront qu’il a fait couler du sang et compromis nos droits. D’autres diront qu’il a permis de s’allier sur une cause commune et de chasser la partisanerie. En fait, rares sont les positions du milieu. Le but du présent texte n’est définitivement pas de parler de cette polarisation face aux idéologies politiques, mais simplement de rendre compte en quoi cela est nuisible dans le domaine de la santé… Ma question est donc la suivante : peut-on juste être humain quand on est préposé aux bénéficiaires?

Eh oui, je me pose la question, car si l’on se fie aux médias, la ou le préposé aux bénéficiaires est soit un sauveur ou un maltraiteur. L’un signifie que le boulot accompli est exceptionnel et mérite la reconnaissance positive de toute la société entière et l’autre rend compte des lacunes d’un tel travail, mais poussé à l’extrême, au point de diaboliser ces gens. Pour ma part, je trouve positif de rendre compte de l’extraordinaire du quotidien de ces travailleurs, mais trouve qu’« héroiser » ces travailleurs n’est pas à l’avantage de quiconque. En « héroisant », pour moi, l’on chosifie ces êtres humains et on ne leur permet pas l’erreur, ni même la possibilité d’en parler. Bref, cela revient à occulter la part d’humanité de ces personnes qui peuvent bel et bien faire des erreurs. Le problème n’est d’ailleurs pas les erreurs en elles-mêmes, mais le fait de ne pas en parler. En ne parlant pas de ses erreurs, impossible de les comprendre et de s’améliorer. En fait, la première position empêche l’amélioration, amélioration pourtant sans cesse demandée par toutes et tous. En plus, quand l’on entend les politiciens parler de l’exceptionnalité des gestes de soin, l’on se demande presque s’ils ont foi en l’humanité. Le soin est partout et ne se restreint pas à la sphère médicale. Parler de gestes exceptionnels dans le domaine du soin, cela revient presque à dire que c’est rare. Pourtant, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que les gestes de soin sont beaucoup plus fréquents que l’on pense et qu’ils se trouvent dans toutes sortes de domaines différents.

 Pour ce qui est de la deuxième position, cela n’est guère mieux. Penser que les préposés aux bénéficiaires sont nécessairement mal intentionnés revient à ne simplement pas croire en l’humanité et au fait qu’il est possible de vouloir prendre soin des autres et pas seulement de soi. C’est tomber dans une forme de fatalisme et dans le dogme de l’individualisme. D’ailleurs, ne pas croire en la capacité qu’ont les autres de pouvoir faire preuve d’empathie revient un peu à le dénier chez soi. Cette position en révèle davantage sur l’individu qui la possède que sur les préposés et peut amener à l’autodépréciation et/ou à des actes violents envers autrui, dont les préposés, qui sont à risque de subir eux aussi de la maltraitance.

En fait, quand l’on parle de soin, il ne faut pas oublier de parler de vulnérabilité. Là est le problème. L’on tente tellement d’éviter la vulnérabilité que l’on oublie que tout acte de soin nécessite une part de vulnérabilité dont celle de l’ouverture face à son ressenti. Parler de soin, c’est donc parler de vulnérabilité. La fluidité des deux est telle que même la personne qui porte soin peut être vulnérable. Eh oui… L’un et l’autre arrivent parfois en même temps. L’admettre c’est permettre d’ouvrir une porte sur l’intersubjectivité. Ce que je veux dire par là, c’est que cela permet de construire une relation qui a du sens dans le monde réel dans lequel on vit et, donc, de se sentir réellement en phase avec le geste qu’on accomplit face à l’autre personne. Tomber dans le soin dénué de vulnérabilité, voilà ce qui est dangereux.

Malheureusement, le texte doit prendre fin, mais j’encourage les politiciens à continuer de rendre compte de la beauté des gestes du quotidien tout en croyant que cela n’est pas nécessairement exceptionnel et qu’il fait partie de la société dans laquelle on vit. Pour ce qui est des individus qui ne croit pas à la capacité des autres de prendre soin d’autrui, je vous encourage à vous faire du bien en premier. L’on peut être humain quand l’on est préposé aux bénéficiaires.

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