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Les photos de couchers de soleil devant le coucher de soleil

Par Mathieu Perchat le 2023/01
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Les photos de couchers de soleil devant le coucher de soleil

Par Mathieu Perchat le 2023/01

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

                Devant le Bureau d’information touristique de Rimouski, il est impossible de manquer les photographies exposant les couchers de soleil qu’offre la région. Mais n’est-il pas étrange que de pareilles photos se trouvent justes devant le même spectacle qui se reproduit chaque soir ? Il y a bien entendu une volonté de montrer ce qu’il est possible de voir à Rimouski. Mais outre l’aspect démonstratif, la présence de ces œuvres d’art n’est-elle pas plus signifiante qu’elle ne laisse le dire ? Il se pourrait que ces oeuvres soient bien plus politiques, sociales, esthétiques et écologiques qu’on ne le pense à première vue.

                Le paysage réfère à deux choses : à une représentation sous forme d’image d’une partie d’un espace. Et à l’environnement réel, le lieu qui nous environne.

En raison de ce double sens, on a tendance à faire déteindre le paysage représenté sur le paysage réel. Comme si on percevait le réel grâce ou à travers des représentations. Pour prendre l’exemple des photos, elles nous montrent ce qu’on doit regarder et ce qui est beau dans le réel (Balibar, 2018, p. 12). La photographie affichée devant le fleuve tend à d’abord montrer ce qu’on doit apercevoir et où se trouve le beau dans le paysage réel.

Ainsi, même dans les théories de l’art ou dans les milieux scientifiques, la représentation serait ce qui nous permettrait d’apprécier un paysage réel. Le plus célèbre exemple est celui des brouillards londoniens qui ont pu être remarqués et considérés comme beaux grâce aux impressionnistes (Balibar, 2018, p. 13). Sans ces œuvres artistiques, aurions-nous pu faire l’expérience de ces brouillards ?

La question est insoluble. Pour s’en sortir, il faut tout simplement rétablir une différence entre ces deux types de paysages et non créer un lien entre eux.

                Revenons à la base : le paysage en tant que représentation est une image, le paysage réel est l’environnement qui nous entoure. Tous deux offrent des expériences différentes. Maintenant nous allons pouvoir caractériser chacun d’eux.

La représentation se donne uniquement à la vue, et fait donc appel à un panel d’émotions spécifiques. Alors que le paysage réel nous inclut car nous sommes en contact direct avec lui. Le registre est alors sensitif, mobilisant une panoplie d’émotions autres.

                L’usage de la photographie pour représenter le fleuve n’est alors pas anodin, la photographie nécessite au préalable une immersion du ou de la photographe dans le milieu. Elle fait donc sortir l’art des musées pour se situer dans le monde humain (Hayat, 2018, p. 70). 

Les photographies devant le fleuve sont un appel à se sensibiliser, à entrer dans le milieu qui les entoure (Larrère, 2018, p. 102). Et cette sensibilité a comme poids politique de ne pas nécessiter de connaissances préalables, tout le monde est invité à faire cette expérience. Les photographies sont comme un panneau montrant une direction ; tout en étant par elle-même une représentation artistique. Le contexte dans lequel elles se situent, les personnes auxquelles elles s’adressent vont faire apparaitre ces deux dimensions des photographies.

Le contact direct qu’elles invitent à réaliser comporte également une dimension écologique, par un sentiment d’appartenance à ce qui nous entoure, à ce qui s’offre à nous et nous fait cadeau de cette beauté que l’on sait apprécier.

Sources

Balibar, Justine. « Du paysage représenté au paysage réel », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 22, no. 2, 2018, pp. 9-23.

D’Angelo, Paolo. « Écologie et paysage », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 22, no. 2, 2018, pp. 25-35.

Frangne, Pierre-Henry. « Au principe de l’esthétique environnementale. Du paysage de montagne à l’esthétique de la montagne », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 22, no. 2, 2018, pp. 37-53.

Hayat, Michaël. « Esthétique, milieux de vie, action. De l’esthétique naturalisée à l’esthétique environnementale en passant par le land art », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 22, no. 2, 2018, pp. 65-74.

Larrère, Catherine. « Y a-t-il une esthétique de la protection de la nature ? », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 22, no. 2, 2018, pp. 97-106.

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