Actualité

« Trouve-toi une job ! » ou le déclin du droit des chômeurs

Image
Actualité

« Trouve-toi une job ! » ou le déclin du droit des chômeurs

L’autrice fait partie de l’Initiative de journalisme local

À partir du 24 septembre 2022, certains travailleurs saisonniers risquent de revivre le « trou noir » de l’assurance-emploi avec la fin des mesures temporaires qui avaient été mises en place durant la pandémie. Une incursion dans l’histoire avec le livre Trouve-toi une job ! : petite histoire des luttes pour le droit à l’assurance-chômage rappelle pourtant que le manque de protection des chômeurs ne fût pas toujours présent et permet de mieux comprendre la nécessité de réformer le système d’assurance-emploi au Canada.

La pandémie de COVID-19 a dévoilé au grand jour les failles de l’assurance-chômage et la nécessité de réformer le système d’assurance-emploi au Canada, une promesse du gouvernement Trudeau qui n’a pas été encore réalisée. La prestation canadienne d’urgence et les mesures temporaires relatives à l’assurance-emploi sont venues répondre temporairement aux besoins des chômeurs et chômeuses, mais la fin de ces mesures faite en sorte qu’ils vont avoir plus de difficulté à se qualifier pour toucher aux prestations ou se retrouver dans le « trou noir » de l’assurance-emploi.

« Avec la fin des mesures spéciales, une personne occupant un emploi saisonnier commençant à recevoir des prestations de chômage à la fin septembre se retrouvera sans revenus en plein milieu de l’hiver », dénonce Michel Dubé, de chez Action Populaire Rimouski-Neigette.

Au fil des réformes, de moins en moins de travailleurs ont aujourd’hui accès à l’assurance-emploi, « c’est environ 40 % des chômeurs et chômeuses qui vont être capable de toucher des prestations le jour où ils en auront besoin », révèle Jérémie Dhavernas, avocat au Mouvement Action-Chômage (MAC) de Montréal.

Le livre Trouve-toi une job ! retrace l’histoire des mobilisations pour défendre les droits des chômeurs à partir du point de vue des militants du MAC et il permet de mieux comprendre l’histoire du régime d’assurance-chômage au Canada.  

Une petite histoire des luttes pour le droit à l’assurance-chômage

C’est dans le cadre du 50e anniversaire du Mouvement Action-Chômage (MAC) de Montréal, que Jérémie Dhavernas, avocat au MAC et auteur, s’est plongé dans les archives du groupe communautaire de défense des droits des sans-emploi. À partir des archives telles que des tracs, des procès-verbaux d’assemblées, des correspondances, des journaux que le MAC produisait, il découvre que ces documents ne révèleraient « pas juste l’histoire du MAC, mais une histoire des luttes militantes pour la lutte contre la pauvreté », souligne l’auteur. L’idée du livre émerge donc pour faire « parler les archives de l’organisme ». Le livre est signé par le MAC, car il regroupe des extraits et des textes écrits par les militants et militantes qui sont impliqués au MAC depuis 1970.

« Avant, on avait beaucoup plus longtemps d’assurance-chômage, on pouvait avoir jusqu’à 50 semaines d’assurance-chômage relativement facilement, donc il n’y avait pas de trous noirs. Au fil des différentes réformes, on est venu amoindrir ça », explique Jérémie Dhavernas.

L’histoire de la lutte pour le droit à l’assurance-chômage est marquée de nombreuses mobilisations telles que l’escouade anti-chômeurs en 1971 ou le vol de la caisse à partir de 1996.

Les premières mobilisations

Il faut dire que l’histoire du MAC remonte à 1970, avec une coopérative de chômeurs qui veulent se sortir de la pauvreté en recyclant différents objets et en les revendant. La première mobilisation aura lieu en 1973 et elle visera à dénoncer le comportement des enquêteurs de la commission d’assurance-chômage, qu’ils baptisent l’escouade anti-chômeurs, pour leurs méthodes douteuses. Ces méthodes consisteraient à fabriquer des preuves, suggérer des réponses, influencer les déclarations ou induire les prestataires en erreur dans le but de leur couper leur chèque par la suite.

Le vol de la caisse en 1996

De 1940 à 1990, la caisse d’assurance-chômage est financée par les employeurs, les salariés et l’État, mais sous Brian Mulroney, l’État se retire. À partir de 1996, le gouvernement de Jean Chrétien va commencer à piger dans cette caisse pour financer à coup de milliards, des choses qui n’ont rien à voir avec l’assurance-chômage, révèle Jérémie Dhavernas. Le MAC et ses alliés vont qualifier cette pratique de vol et de détournement de fonds.

Le gouvernement va ensuite dire qu’« il n’y a plus d’argent dans la caisse et il faut donc limiter l’accessibilité à l’assurance-chômage, il faut rendre ça plus difficile d’accès pour les travailleurs travailleuses sans-emplois parce qu’on n’a pas d’argent dedans, mais si on n’a pas d’argent dedans, c’est que le gouvernement a pris des milliards et des milliards de dollars. En tout et pour tout, on parle d’environ 57 milliards de dollars de cotisation des employeurs et travailleurs travailleuse qui ont été détournés à d’autres fins entre 1996 et grosso modo 2010 », souligne monsieur Dhavernas.

En 2010, Stephen Harper viendra mettre fin à cette pratique, mais il va limiter les cotisations à la caisse qui deviendra le nouvel Office de financement : « il affame, on pourrait dire jusqu’à un certain point le nouvel Office de financement, en venant plafonner les cotisations possibles (…) et il va mettre plein de règles qui vont rendre ça difficile pour les gens de toucher leur prestation, donc l’argent va sortir le moins possible », indique Jérémie Dhavernas. Les politiques du gouvernement Harper vont aussi être la source d’importantes mobilisations.

Trouve-toi une job à l’année !

Jérémie Dhavernas rappelle qu’à mesure que les réformes effritent le droit à l’assurance-chômage, cela vient aussi affecter l’industrie saisonnière. Des régions, telles que le Bas-Saint-Laurent ou la Côte Nord, ont une économie qui repose en grande partie sur le travail saisonnier.

« Quand on parle de travailleurs saisonniers, on pense souvent à la région, la foresterie, la pêche, le tourisme, mais c’est vrai aussi à Montréal, pour le cinéma, la culture, le personnel scolaire qui sont au chômage l’été. La logique du gouvernement c’est de dire aux saisonniers “Trouvez-vous une job qui va vous durer toute l’année parce qu’on ne veut pas vous payer. Ne venez pas nous voir à l’assurance-chômage, changez de job !” Mais là, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’on va tuer toute l’industrie saisonnière en faisant ça ? On en a des cas de gens qui sont écœurés de se battre avec l’assurance-chômage à chaque fois que la saison morte arrive et qui lâchent des jobs dans l’industrie saisonnière, mais l’industrie saisonnière dans la Côte Nord, c’est grosso modo, les trois quarts de l’économie de la région », indique le travailleur au MAC.

« D’un côté, on est content que ça existe (les travailleurs saisonniers) et ça participe à l’économie, et de l’autre bord, on dit un peu que c’est des paresseux qui travaillent juste quelques mois par année », résume l’auteur.

Un outil pour lutter contre la pauvreté

Alors que le régime d’assurance-emploi devrait empêcher les gens de sombrer dans la pauvreté, selon Jérémie Dhavernas, ce dernier dénonce qu’actuellement « (…) on a un système de chômage qui les pousse vers la pauvreté, parce qu’ils reçoivent seulement 55 % de leur salaire, parce que c’est juste quelques semaines, et qu’ils vont devoir éventuellement trouver une jobine, parce que l’assurance-chômage ne leur permet pas de survivre ou que c’est déjà terminé après quelques semaines ».

En retraçant les mobilisations qui ont permis de freiner le recul des droits des chômeurs et d’avoir des gains à travers le temps, Trouve-toi une job ! se veut un outil pour lutter contre la pauvreté.

« Souvent, dans les milieux militants et dans les milieux communautaires, on n’a pas vraiment le temps de penser à notre histoire et il y a beaucoup de roulement quand même, surtout dans le milieu communautaire, donc les gens arrivent et connaissent un peu mal ce qui s’est passé dans le passé. Nous, on voulait retourner dans le passé pour voir c’est quoi les stratégies qui fonctionnent », indique Jérémie Dhavernas.

« On peut voir des patterns en bon français, on peut voir comment les gouvernements, à chaque fois qu’ils font des attaques contre les programmes sociaux, ils vont soulever des préjugés sur les chômeurs paresseux dans leur ligne de communication. À chaque fois qu’on a une réforme de l’assurance-chômage qui vient enlever des droits, il y a plusieurs exemples dans le livre où le gouvernement va dépenser des millions de dollars pour des campagnes de publicité pour dire “là, il faut remettre les canadiens canadiennes au travail”. C’est intéressant de voir comment l’histoire se répète pour ne pas faire les mêmes erreurs et nourrir dans le fond les luttes actuelles », conclut Jérémie Dhavernas.

Partager l'article