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Savoir voir avec et au-delà la matière ligneuse

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Savoir voir avec et au-delà la matière ligneuse

Milieu complexe, la forêt est pourtant examinée de manière compartimentée, et principalement économique. Sous ce regard, bien des éléments deviennent inopportuns ou inintéressants : l’humus, le bois mort, les produits forestiers non ligneux, mais aussi les populations locales. Ainsi la société y dérange par ses revendications. Autochtones et allochtones, sont rarement associées à la gestion globale et la gestion quotidienne de la forêt. Et pourtant, ne sont-ils pas concernés? Face à ces silences sur les humains et sur la nature non-marchande, le professeur en économie forestière Luc Bouthillier a, très tôt dans sa carrière d’ingénieur forestier, sonné l’alarme, a réfléchi et écouté d’autres voix jusqu’à la fin de sa vie, jusqu’au 14 juillet dernier.

Reconnu sur les scènes internationale et nationale, son ancrage était pourtant dans les régions du Québec. Ici, dans l’Est-du-Québec, il a œuvré avec Hugues Dionne et en synergie avec les travaux lancés à la suite des réactions aux travaux du BAEQ1 par l’essentiel GRIDEQ, phare de la recherche en développement territorial de l’UQAR. Dès les années 1970, Luc et Hugues observaient (et réagissaient) les effets du changement des modèles de gestion du territoire – entre autres, à une époque où la spécialisation de la gestion s’est faite au détriment des différenciations territoriales (écologiques, paysagères, culturelles…), Luc a milité pour une intégration plus souple du milieu écologique et humain dans les plans forestiers. Il nous laisse en héritage la notion de forêt habitée (Bouthillier et Dionne, 1995) qui s’alimente du sentiment d’appartenance des populations locales et de leur compréhension des dynamiques du territoire. Qu’elles soient aussi nommées forêts communautaires, forêts de proximité, la notion implique de réfléchir la gestion des milieux forestiers au-delà de la matière ligneuse et avec les usagers du territoire.

Nous avons eu le privilège de connaître Luc à différents moments de nos carrières scientifiques, et à des points charnières de celles-ci. À une époque – pas si lointaine – où réfléchir sur la forêt et la foresterie en termes sociaux était rarissime de ce côté de l’Atlantique, il faisait non seulement figure de pionnier, mais de géant déplaçant des montagnes, sans cris ni poings levés pourtant.

Force tranquille des sciences sociales de la forêt, il n’avait pourtant pas fait ses classes dans ce domaine. Mais ses valeurs tout autant qu’un constat que « les choses ne tournaient pas rond » l’avaient poussé à s’investir, corps et âme, pour une foresterie sociale au Québec.

Luc était un homme de parole, dans tous les sens du mot. Il était verbe et verve, non dans le style grandiloquent ou ampoulé des nantis, mais avec la façon et l’esprit des gens qu’on dit ordinaires, mais qui ne le sont jamais. À Saint-Vianney, avant la mise en place de la Loi de 2010 sur l’Aménagement durable du territoire forestier, il discutait – sans suffisance, d’égal à égal… devant l’agitation gouvernementale laissant rêver à une mise en place de forêts de proximité; il discutait des moyens de se réapproprier la forêt. Il aimait rappeler les sentences2  de son père, pour remettre le gros bon sens au cœur des réflexions. Et il était aussi de parole, car une fois ses lignes de force lancées, jamais il ne s’est dédit de ses propos, et il les a toujours renforcés.

Il n’avait pas besoin de faire des éclats pour briller, ou de projeter son « jememoi » sur les tribunes. Il lui suffisait de parler, en toute simplicité. Il faisait ce qui se perd aujourd’hui dans nos mondes universitaires où la performance fait souvent oublier que c’est avec les autres que doivent se croiser les connaissances et que dans la discussion on avance encore mieux.

En ce sens, Luc a été, un scientifique de communications et de « partage des connaissances » avant l’heure. Dès ses années d’études en foresterie jusqu’à ces dernières semaines, il a permis de soulever les enjeux majeurs de la forêt québécoise :

–          Crise du bois d’œuvre et tensions frontalières;

–          Déficit d’intégration des Autochtones aux décisions forestières;

–          Difficile intégration de toutes et tous dans les technologies sociales (tables de consultation, tables GIR, etc.) pourtant créées à ce titre;

–          Enjeux soulevés par Richard Desjardins et Robert Monderie (l’Erreur boréale) quant aux coupes forestières;

–          Problèmes de santé de nos milieux forestiers : tordeuse, érosion, etc.

Il a été de tous les combats importants, toujours respecté, car toujours respectueux, avec cette rare qualité de pouvoir se mettre à la place de l’autre, quel qu’il soit.

« Mon père me disait toujours : on ne conduit pas en regardant dans le rétroviseur, on regarde en avant! » soulignait Luc au Congrès forestier mondial (Québec, 1994). Luc, puisses-tu encore nous inspirer pour regarder devant et agir en conséquence.

Source :

BOUTHILLIER, Luc et Hugues DIONNE, 1995, La forêt à habiter : la notion de «forêt habitée» et ses critères de mise en œuvre, Rapport final au Service Canadien des forêts, Québec, 60p.


[1] Bureau d’aménagement de l’Est du Québec.


 (2)Ou « dictons »

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