Saint-Denis-De la Bouteillerie : des décors de cinéma altérés

PROTÉGEONS LES BEAUTÉS DU KAMOURASKA, 6E PARTIE

Saint-Denis-De la Bouteillerie : des décors de cinéma altérés

27 juillet 2022 par 


Nos arrêts précédents sur la protection des boisés et des forêts à La Pocatière, Rivière-du-Loup et Rivière-Ouelle ont permis de constater l’appétit grandissant des promoteurs pour construire sur tous les terrains non lotis, le plus souvent boisés.

Riveraine du fleuve comme ses sœurs Rivière-Ouelle et Kamouraska, Saint-Denis-De la Bouteillerie n’échappe pas à la règle : la beauté de l’ensemble de son territoire, mais surtout les zones de villégiature qui s’étirent le long de ses célèbres grèves font saliver villégiateurs autant qu’entrepreneurs. Là aussi, la pandémie a fait monter en flèche la spéculation immobilière.

L’un des paysages les plus magnifiques et les plus connus au Québec se trouve à la limite est de Saint-Denis, aux alentours du « Berceau de Kamouraska1 », juste au sud des aboiteaux qui reculeront bientôt devant l’érosion causée par les assauts tenaces des grandes marées. Les réalisateurs l’ont compris depuis longtemps, que ce soit Claude Jutra avec son film Kamouraska ou Pierre Gauvreau avec le téléroman Cormoran.

Tourné pour sa part en 25 épisodes de 2005 à 2008, le téléroman Nos étés d’Anne Boyer et de Michel d’Astous est cependant le seul à avoir élu le « Cap au Diable » comme décor de rêve. Il s’agit de l’unique pointe de Saint-Denis qui s’avance dans le fleuve, à la hauteur du Berceau-de-Kamouraska, alors que Rivière-Ouelle en compte quatre. Pour les fins de Nos étés, les réalisateurs ont rebaptisé le secteur les Salines de Cap-sur-Mer. Mais aujourd’hui, ils seraient sans doute déçus s’ils y revenaient pour en tourner la suite : presque tout le cap est soumis en ce moment même au développement d’un domaine privé, le « Domaine de Nos étés ». Son sommet est déjà presque entièrement dynamité et nivelé, et ses lots sont tous vendus et en bonne partie déboisés. L’empreinte humaine s’amplifiera à mesure que se bâtiront des maisons sur la trentaine de terrains encore vierges. Seule l’extrême pointe à l’est, zonée verte, est protégée du statut « villégiature » qui, s’il est une bénédiction pour augmenter les revenus en taxes des municipalités, constitue une malédiction pour les milieux naturels ou sauvages. Le promoteur a d’ailleurs inscrit « zone de tournage » sous cette petite pointe, sur la carte affichée à l’entrée du chemin. Le 7e art fait donc partie de la courte liste des motifs sacrés encore capables de faire obstacle au développement. Comme quoi la fiction peut parfois venir en aide à la réalité.

Saint-Denis comptait, en 2016, 75 % de terres en culture, 10 % de milieux humides (surtout la tourbière et les marais côtiers), 3 % de milieux humanisés (MRC) et 12 % de milieux forestiers, un faible pourcentage qui les rend d’autant plus précieux.

UN INCENDIE QUI RÉVEILLE LUCIFER

 

Une fois parvenu au bord du fleuve par la route de la Grève, il suffit de tourner à droite, et d’emprunter le chemin de la Grève Est. De là, un pan de roc dynamité, concassé et nivelé d’où a jailli une maison monstre permet d’accéder au nouveau chemin du domaine de Nos étés. À ce jour, si tous les terrains sont déjà vendus, seuls quelques-uns sont construits. D’immenses chalets de luxe, visibles à des kilomètres à la ronde, déparent désormais son sommet, et leur architecture, très moderne, jure dans les alentours. On a dû reconstruire les quatre maisons initiales détruites par un feu2 de broussailles, en juin 2021, incendie qui a aussi fait disparaître la partie nord de la forêt de ce cap qu’on croirait, en effet, possédé par le diable. Lucifer se serait-il vengé du fait que ce développement se fasse sur son dos de géant tranquille et endormi? À limer les griffes et les dents de tuf du diable assoupi, les pelles mécaniques l’auront subitement réveillé, dira peut-être un jour la légende…

Le Mouton Noir a voulu savoir quelles sont les règles d’aménagement, d’environnement et d’architecture s’appliquant à ce type de lotissement en domaines privés. Récemment élue, la nouvelle mairesse de Saint-Denis Nicole Généreux n’a pas tardé à s’intéresser à la question : « La vente d’une partie de terres situées dans la zone du Cap au Diable a eu lieu il y a près de 30 ans. Le développement résidentiel en zone de villégiature s’est accéléré avec l’intérêt pour notre région et la recherche d’un milieu de vie où nature et bien-être se rencontrent, hors du périmètre urbain. »

Elle précise que le règlement d’abattage est présentement le principal instrument municipal pour limiter la coupe d’arbres : « Comme conseil, et pour nos citoyens, les questions environnementales et les changements climatiques nous interpellent pour mieux prendre en compte des préoccupations reliées à la beauté des paysages, au maintien de zones boisées ou de la biodiversité. Cet été, déjà, nous allons régénérer le couvert végétal dans les deux parcs municipaux le long de la grève, question de mieux protéger les berges, en collaboration avec l’organisme de bassins versants Obakir. »

La zone côtière de Saint-Denis est presque entièrement zonée « villégiature ». Cela signifie, confirme la mairesse, que dans l’avenir, rien n’empêche de construire des chalets et résidences en toute légalité sur l’ensemble des lots riverains restants, d’est en ouest du territoire, pourvu que les projets « respectent les règles de zonage en vigueur et se fassent en concertation avec la municipalité ».

Dans le prochain numéro, notre survol s’attardera à la municipalité de Kamouraska. À suivre.

1. « Le site patrimonial du Berceau-de-Kamouraska correspond au premier centre civil et religieux de Kamouraska qui s’est développé entre 1692 et 1791. Ce vaste terrain paysager comprend l’ancien cimetière, une chapelle souvenir en pierre des champs, plusieurs croix de bois identifiant l’emplacement des anciennes églises et presbytères ainsi que de nombreuses plaques commémoratives. » Répertoire du patrimoine culturel du Québec, 2013, https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=93552&type=bien

2. Johanne Fournier, « Saint-Denis-de-la-Bouteillerie: feu de forêt maîtrisé à 90 % », Le Soleil, 8 juin 2021, https://www.lesoleil.com/2021/06/08/saint-denis-de-la-bouteillerie-feu-de-foret-maitrise-a-90-67c0a54698a5bcf9088d7807e2856101

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe