En Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, les femmes sont particulièrement vulnérables à la crise du logement

En Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, les femmes sont particulièrement vulnérables à la crise du logement

L'autrice fait partie de l'Initiative de journalisme local
5 juillet 2022 par 

PHOTO: William Bastille-Denis, Radio-Canada


La Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine est reconnue comme une destination voyage avec ses paysages majestueux et son bord de mer, mais alors que les touristes déferlent sur les plages et louent des maisons à la semaine, la crise du logement s’exacerbe. Cette crise touche plus particulièrement les femmes qui vont devoir faire plusieurs sacrifices pour garder un toit et affronter plusieurs défis en région rurale.

« La crise du logement qui sévit actuellement aux Îles touche tout particulièrement les femmes victimes de violence conjugale. Il n’y a pas de logements qui sont disponibles. (…) En plus, on est dans la saison touristique où il y a beaucoup d’unités de logements qui sont loués à la semaine et donc pas disponibles pour des logements à plus long terme », indique Linda Turbide, coordonnatrice de la Maison d’aide et d’hébergement l’Accalmie pour les femmes vivant de la violence conjugale ou familiale.

À cause de la pénurie de logements, ces femmes vont rester en hébergement plus longtemps ou retourner avec le conjoint violent à défaut de ne pas avoir trouvé un logement, explique la coordonnatrice de l’Accalmie.

Se sacrifier pour un logement

La pénurie de logements peut aussi faire en sorte qu’une femme doive quitter sa région. « on a une femme aussi qui a dû quitter les îles parce qu’elle n’arrivait pas à trouver un logement aux îles actuellement », explique madame Turbide.

Dans leur quête d’un logement, certaines femmes vont se retrouver à la rue ou vivre des abus sexuels : « C’est l’année passée, j’ai eu connaissance de situation de femmes qui ne sont pas nécessairement venues en hébergement à l’Accalmie, mais de situation de femmes où elles se sont retrouvées à la rue parce qu’il n’y avait pas de logements ou qui vont aller demeurer chez des personnes qui sont pas nécessairement recommandables pour elles, parce qu’elles vont subir soit des agressions sexuelles, soit de la prostitution déguisée pour continuer à avoir un logement », raconte madame Turbide.

Ce phénomène a été aussi rapporté par Pénélope Couturier, qui a réalisé une étude sur l’itinérance des femmes en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine1. Elle rapporte que certains locateurs abuseraient et tireraient profit du fait que les gens aient de la difficulté à se trouver un logement pour en tirer des services sexuels. Une intervenante de Sainte-Anne-des-Monts interrogée dans le cadre de cette étude mentionnait qu’elle entendait ces femmes dire : « au moins, j’ai un toit sur la tête ».

Certaines femmes, pour pouvoir payer leur loyer, vont aussi devoir couper dans l’essentiel. Par exemple, elles vont laisser de côté leurs factures d’électricité.

Un défi en région rurale

La rareté des logements fait en sorte que les prix des loyers sont élevés et certaines femmes vont migrer dans les municipalités en périphérie des villes où les prix des logements sont plus abordables, mais elles vont ainsi s’éloigner des services et des pôles d’emploi. Cela est d’autant plus difficile qu’il manque de service de transport en commun adéquat et ces femmes n’ont pas nécessairement accès à une voiture. Elles vont ainsi se retrouver isolées et dans une situation encore plus précaire, selon l’étude de Pénélope Couturier.

En région rurale, un autre défi qui est mentionné est que tout le monde se connaît. Si une femme a éprouvé un enjeu à payer son loyer par le passé, elle va avoir de la difficulté à se reloger, car son nom risque de circuler auprès des locateurs. Dans ce contexte, les femmes vont aussi éviter de dénoncer des abus des locateurs auprès de la Régie du logement.

Se trouver un logement au fil des saisons

Aux Îles-de-la-Madeleine et dans des régions de la Gaspésie, il serait aussi plus difficile de se trouver un logement douze mois par année, car il y aurait une moins grande offre de logements lors de la saison touristique. Cela compromettrait la stabilité résidentielle des personnes à faible revenu, dont une majorité de femmes, et des personnes ayant des besoins particuliers : « Cette situation entraînerait de l’itinérance cyclique, pour ne pas dire saisonnière. Des personnes seraient ainsi tenues de se trouver des solutions alternatives de logement pendant la période estivale »2.

Certains nouveaux arrivants en Gaspésie perçoivent aussi ce défi de se trouver un logement à l’année et vont accepter de louer un logement sans bail. Le CIRADD observait dans une étude, non représentative de tous les nouveaux arrivants3, que 37,3 % de leurs répondants qui habitaient un logement ne détenaient pas de bail de logement et que 13,2 % des locataires interrogés devaient quitter leur logement en raison de l’arrivée des touristes.

« Il y a une espèce de chaîne de vulnérabilité : il n’y a pas beaucoup de logements, les gens, probablement, acceptent des logements avec des conditions comme de ne pas avoir de bail et, par la suite, ils se retrouvent vulnérables à l’arrivée de la saison touristique. Donc, pour avoir un logement l’hiver, ils acceptent d’avoir un logement, disons de septembre à mai et ensuite, et ils doivent quitter leur logement en raison de l’arrivée des touristes », indique Johnathan Crépeau, professionnel de recherche au CIRADD, qui a participé à l’étude.

Dans ce contexte, aux Îles-de-la-Madeleine, les femmes vont aussi avoir de la difficulté à signer un bail pour une durée d’un an, « le marché locatif étant principalement destiné aux touristes en été »4.



[1] L’étude est basée sur cinq entrevues de groupe réalisées avec des intervenantes qui travaillent dans des ressources d’aide œuvrant auprès des personnes en situation d’itinérance ou auprès de femmes violentées de la région de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine.

 

[3] Bien que ce soit un échantillon de 398 personnes, il n’est pas représentatif de tous les nouveaux arrivants

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