Rivière-Ouelle : des paysages convoités

« Protéger les beautés du Kamouraska », 4e partie

Rivière-Ouelle : des paysages convoités

17 juin 2022 par 


Après trois arrêts successifs décrivant l’état des boisés à La Pocatière, Rivière-du-Loup et dans la MRC du Kamouraska, Le Mouton Noir se concentre cette fois sur Rivière-Ouelle. Les villégiateurs adorent fréquenter cette municipalité située en bordure du majestueux fleuve Saint-Laurent, qu’ils apprécient notamment pour ses magnifiques paysages naturels.

Le littoral de Rivière-Ouelle, avec son découpage irrégulier, fascine par sa variété : ses pointes acérées perçant le fleuve, ses anses s’étirant à perte de vue, ses longues plages de sable fin et ses horizons éblouissants lui confèrent un charme unique. Mais là comme ailleurs, cette beauté reste fragile, et ce qui fonde sa popularité peut aussi, paradoxalement, la menacer, chacun voulant acquérir sa propre portion de vue sur le fleuve.

Le succès récent du projet du Boisé de l’Anse1 en fait foi : ses 45 terrains se sont vendus comme des petits pains chauds. En 2018, la Commission de protection du territoire agricole a autorisé le dézonage de la pointe de ce vaste boisé riverain jusque-là sauvage, pour permettre à la fois la construction des chalets et celle d’un chemin pour accéder à cette zone auparavant complètement enclavée au bout de champs cultivés. Ce nouveau lotissement vient morceler ce rare refuge pour la faune, grande comme petite : « C’est clair qu’il s’agit d’une réduction d’habitats pour les orignaux. Il reste beaucoup de chevreuils, cependant », précise son maire, Louis-Georges Simard. Quant à la pointe dite « aux orignaux », celle du célèbre quai, elle est complètement déboisée. Inutile de dire qu’on a peu de chances d’y observer le grand cervidé.

Cela dit, le règlement sur l’abattage d’arbres autorise de déboiser au maximum 33 % de la superficie de ces terrains de 5000 m3. M. Simard croit que « ces propriétaires n’ont aucun intérêt à tout déboiser : ce sont des gens qui cherchent à se rapprocher de la nature ».

Les berges de la rivière Ouelle

Le maire, manifestement amoureux de son village qui célèbre cette année ses 350 ans, raconte que dès sa fondation, la plus grande partie de ses forêts sont devenues des terres agricoles. Depuis, le couvert forestier tend à diminuer.

Par contre, aujourd'hui, une nouvelle conscientisation émerge non seulement des citoyens, mais également des agriculteurs. « En 2014, , explique le maire, nous avons formé le Comité de la rivière Ouelle incluant plusieurs partenaires dont le Groupe conseil agricole, qui regroupe l’organisme de bassins versants Obakir, les agriculteurs et les municipalités dont les eaux coulent jusqu’ici, soit Saint-Pacôme et Saint-Gabriel. Le mandat touchait à la fois la qualité de l’eau et la protection des berges, et leurs discussions ont amené des belles actions. » De 2017 à 2020, souligne l’agente de développement Nancy Fortin, « plusieurs citoyens dont les terrains bordent la rivière ont profité d’une subvention et de conseils d’Obakir pour reboiser les rives dans les trois villages »« De leur côté, presque tous les 18 agriculteurs du territoire ont accepté de leur propre gré de réaliser différentes actions dans leurs champs et bandes riveraines, consistant par exemple à planter des haies brise-vent ou des arbres fruitiers, ou encore à varier les cultures dans un même champ », rappelle-t-elle. « L’érosion des berges pendant les crues printanières envoie de nombreux sédiments dans la rivière, ce qui nuit autant aux agriculteurs qu’à la rivière », d’où le double intérêt de les stabiliser. La pandémie a cependant freiné momentanément les ardeurs du comité.

Enfin, la question des corridors fauniques est un enjeu dont s'est saisi Obakir. L’organisme a déjà contacté plusieurs des propriétaires de boisés privés concernés pour les sensibiliser à cette nouvelle dimension de la préservation.

Expansion au camping de Rivière-Ouelle

Jusqu’à récemment, le maire était aussi membre du conseil de gestion du camping de Rivière-Ouelle, qui cherche à doubler de superficie, vers l’est, sur un terrain actuellement presque entièrement boisé. « Le conseil du camping veillera à déboiser le moins possible le secteur », assure-t-il. N’empêche : la municipalité ne tient aucun registre du nombre d’arbres abattus ou plantés ; l’ampleur de son « patrimoine forestier » demeure donc imprécise. Une véritable politique de l’arbre serait à souhaiter si Rivière-Ouelle veut préserver encore longtemps son immense capital de beauté. La convoitise qu’elle suscite pourrait bien finir par lui faire perdre de son lustre.

Pour l’instant, l’espoir reste permis : en septembre 2021, le secteur compris entre les pointes aux Iroquois et aux Orignaux est devenu le premier2 à recevoir la désignation de « paysage culturel patrimonial3 » par le ministère de la Culture et des Communications du Québec. Ainsi, on s’assure que les intérêts de quelques-uns ne viennent pas détruire le patrimoine collectif. Et que le désir de chacun de « se rapprocher de la nature » ne finisse pas, justement, par la faire disparaître à grands coups de pelle mécanique!

Dans le prochain numéro, nous nous attarderons à une autre municipalité riveraine : Saint-Denis de la Bouteillerie. À suivre!

1. Projet du Boisé de l’Anse, http://www.boisedelanse.ca/

2. Stéphanie Gendron, « Première au Québec : Rivière-Ouelle obtient un statut de paysage culturel patrimonial », Le Placoteux, 30 août 2021, https://leplacoteux.com/premiere-au-quebec-riviere-ouelle-obtient-un-statut-de-paysage-culturel-patrimonial/

3. « Un paysage culturel patrimonial est façonné à la fois par des facteurs naturels et par des activités humaines. Un paysage naturel ne peut être considéré comme un paysage culturel patrimonial pour sa seule beauté. L'humain doit y avoir laissé sa trace. » Culture et Communications Québec, 2013, https://www.mcc.gouv.qc.ca/index-i%3d5115.html

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