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Lettre d’amour aux jeunes filles qui se sont présentées au conseil municipal

Par Patricia Posadas le 2022/06
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Lettre d’amour aux jeunes filles qui se sont présentées au conseil municipal

Par Patricia Posadas le 2022/06

Chères Emmy, Florence et Mathilde,

La veille du solstice d’été et de la fête nationale des peuples autochtones​, vous êtes venues au conseil municipal pour y déposer une demande. Vous veniez en votre nom, mais aussi au nom des jeunes gens du comité environnement du Paul-Hubert et, en quelque sorte, au nom de tous les jeunes gens qui se demandent avec inquiétude, de quoi sera fait l’avenir?

Droite, calme, mais déterminée, Emmy a lu la lettre que vous aviez composée après mûre réflexion​ écologiste. Votre message était clair : l’avenir est inquiétant, avez-vous déclaré, et vous, les jeunes, vous ne voyez pas les adultes, surtout ceux en poste de décision, mettre en place un plan cohérent pour répondre aux problèmes stratégiques que l’urgence climatique entraîne, qu’il s’agisse des problèmes en approvisionnement ou des problèmes, déjà prégnants, de justice sociale.

Emmy, en face de toi, on t’a écoutée, mais as-tu été entendue? On t’a dit qu’on allait prendre le temps de bien lire votre lettre, qu’on avait besoin de l’analyser pour aller y chercher tous les trésors qu’elle recèle. On a fait bonne figure. On a même cru gentil de souligner que madame Posadas, moi en l’occurrence, aurait été à la source de ta prise de parole… 

Je te ne connais pas et tu me connais encore moins. Il n’y a pas d’escouade tricotée serrée de la lutte aux changements climatiques à Rimouski, mais des citoyen.ne.s inquiets.

Cette lettre venait de tes camarades et de toi, des constats que vous faites, de l’inquiétude qui vous ronge et de la colère qui en découle devant la lenteur de nos gouvernements. Je suis venue t’écouter parce qu’une amie m’avait parlé de votre démarche. J’étais émue par votre geste, semblable hélas, en ce 20 juin, à celui de Don Quichotte devant les moulins à vent.

Des conseillers ont affirmé partager vos inquiétudes et travailler dans le sens de la marche du monde, mais ils vous ont aussi demandé d’être patientes et de revenir parler au conseil. Le maire suppléant a expliqué que le transport en commun coûte cher aux citoyen.ne.s​ (environ 1,3 million). Or, il en a coûté  21 143 525 $ pour le transport à la Ville de Rimouski en 2021. En somme, collectivement, nous payons beaucoup d’argent pour le transport tout court, et les études prouvent que le transport en voiture coûte plus cher à la société, tous frais confondus. Il en coûte même 5 fois plus cher de financer la voiture que les transports collectifs. Dans ce dernier exemple, il m’est apparu évident que les mentalités doivent changer avant que les élu.e.s fassent des propositions “audacieuses”. 

Dans cette lettre d’amour, chères Emmy, Florence et Mathilde, je veux saluer votre courage et votre détermination, tout comme j’ai salué celui de la jeune Jeanne, qui, en 2019, je crois, fut, tout comme vous, accueillie avec bonhomie, avant d’être récupérée par de belles photos dans les journaux, puis oubliée comme le furent les citoyennes et les citoyens venus demander à la Ville de s’adapter aux changements à venir liés à l’urgence climatique. 

Entre les étés caniculaires et les printemps trop pluvieux, entre les orages et les tornades, tandis que le fleuve asphyxie et que les berges s’émiettent volant aux humain.e.s les maisons qu’ils auraient voulu léguer à leurs enfants, nos élu.e.s font la promotion des vols d’avion à 500$, parlent de stationnements, pensent enfin, et si tardivement, à élaborer la fameuse politique de l’arbre. Des petits gestes écolos sont posés. À titre d’exemple, vous avez relevé dans votre lettre que, dans les prévisions d’immobilisation 2023-2027, la Ville va investir moins de 1% de ce budget dans des projets écoresponsables. Mais lorsqu’on demande à la Ville quels sont ces projets écoresponsables, la démonstration est laborieuse. Pourtant, on n’hésite pas une seconde à se flatter d’être très, très bons. Cela vous a été dit, jeunes filles, à plusieurs reprises, mais vous, tout comme la plupart de celles et ceux qui suivent ce dossier depuis fort longtemps, vous savez que nous sommes loin de la coupe aux lèvres. 

Vous avez demandé un plan structurant, des employé.e.s dédié.e.s à cette tâche fondamentale. En somme, vous avez demandé une mobilisation générale de la Ville. C’est exactement ce dont nous avons besoin, tout comme nous avons besoin d’une vision à long terme. Mais la gouverne d’une ville est plus économique que sociale ou politique et les travaux qui seront effectués dans une ville seront des travaux que l’État subventionne. Or, l’État, pour l’instant, qu’il soit provincial ou fédéral, n’a pas non plus de plan structurant valable. Et les subventions iront comme toujours aux projets qui font rouler la bizness. Ainsi, notre ville compte plus d’une quinzaine de concessionnaires automobiles, presque autant de garages. Un des ex-maires, aujourd’hui sénateur, a été directeur d’une concession automobile. Ceci expliquerait-il le fait que la voiture est mieux traitée que certain.e.s citoyen.ne.s qui peinent à se trouver un logement ? Dans les prévisions budgétaires d’immobilisation de la Ville de Rimouski, pour 2023, en additionnant les propositions qui peuvent sembler aller dans le sens d’un changement de paradigme (projets écoresponsables, aménagements pour le transport en commun, abaissement de la vitesse et mobilité durable), on arrive à 2,4% du budget. D’un autre côté​, les sommes dédiées à la voirie occupent 30 % de ce même budget.​​ Le signal reste clair. 

Chères Emmy, Florence et Mathilde, je salue votre engagement et votre prise de parole. Soyez comme la mouche du coche : revenez tourner autour de ceux et celles qui tiennent les rênes et qui, pour mille raisons, bonnes ou mauvaises, tardent à faire ce que le devoir envers les générations futures leur ordonne de faire. Soyons toutes et tous mouches du coche. Les gentilles paroles désarmantes n’auront pas raison de notre engagement.

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