Lettre d’amour à...Lorraine Guay

Lettre d’amour à...Lorraine Guay

21 juin 2022 par 


Chère Lorraine,

D’habitude, je me sers de cette tribune de manière sarcastique pour déclamer mon amour de détester ceux et celles qui s’érigent devant la marche du progrès pour lequel tu t’es toujours battue. Mais cette semaine, j’ai décidé de te rendre hommage à toi, infatigable militante pour la liberté et la justice sociale.

Invitée il y a quelques années au micro de Marie-Louise Arseneault, tu as déjà dit que tu ne te voyais pas prendre ta retraite du milieu militant et que tu ne pouvais imaginer le bonheur sans engagement social. Mais comme d’habitude sur ce genre de plateau, tes paroles sont entrées dans le microphone pour se perdre dans le néant de la pensée bobo extrême-centriste qui a désormais enfermé dans ses rets la culture radio-canadienne.

Car on s’était bien gardé de parler d’un de tes grands combats : la lutte pour la libération de la Palestine et ton implication dans le « controversé » (fais-moi rire) mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS).

C’est d’ailleurs en 2016, lors du Forum social mondial, que nous nous sommes croisés pour la première fois, alors que BDS m’avait invité sur un panel pour venir parler du militarisme israélien. J’ai instantanément eu le coup de foudre pour la force tranquille qui avait déjà fait de toi une figure marquante des mouvements militants québécois, bien que tu sois restée quelque peu dans l’ombre d’un public qui aurait certainement gagné à te connaître davantage. J’hésitais encore à ce moment à prendre ce damné virage « militant » et à me défaire de ce qui me restait d’illusions quant à la neutralité journalistique. Mais deux rencontres de cette année-là m’ont fait non pas succomber à la tentation de l’abîme, mais plutôt la surpasser. Nietzsche serait fier de toi.

La première fut sœur Suzanne Loiselle, militante anti-guerre que j’ai eu le bonheur de croiser à de nombreuses reprises sur le sentier de paix que nous essayons de battre sans répit.

Tu fus la deuxième 

Tu as aussi largement contribué à me faire découvrir les perspectives féministes dans la lutte pour l’indépendance du Québec. Dans l’ouvrage collectif Un Québec-pays, le OUI des femmes paru chez Remue-Ménage il y a quelques années, tu as contribué à ce que je considère être le texte le plus bienveillant et le plus engagé pour le Québec dont je rêve : un territoire souverain et affranchi du grand colonisateur anglo-saxon, partagé entre égaux au sein duquel le choc des idées et la pluralité des voix animent une patrie façonnée par la diversité des peuples qui l’habitent. Tu y rappelles aussi, surtout, la contribution historique des mouvements féministes au sein de la lutte pour l’indépendance.

Comme toutes les femmes qui ont collaboré à l’ouvrage, tu élevais le débat loin au-dessus des jérémiades logorrhéennes auxquelles nous avons été réduits au sein du mouvement. Il est malheureux de constater que pour chaque militant.e et chaque intellectuel.le progressistes tels que toi, on trouve une grosse poignée de réacs, généralement les mêmes usual suspects, qui cherchent à refaçonner la cause indépendantiste au diapason avec la fange politique brune qui lorgne depuis l’Europe et de l’Empire au sud de chez nous. Ce pouvoir dominant qui mascarade en « résistance » pendant que celle-ci, la vraie, que tu incarnais, reste condamnée à une sorte de clandestinité intellectuelle.

Mais comme toutes les résistances, même terrée, elle se prépare et se renouvelle sans cesse. Sa flamme, même chancelante, reste bien allumée, entretenue par des battant.e.s tel.le.s que toi.

À nous, jeunes et moins jeunes, de nous assurer que tu n’auras pas pris cette retraite forcée en vain.

Continuons le combat, en ton nom, qui ne s’effacera jamais de nos mémoires.

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