Comment faire pleurer un Caquiste ?

Comment faire pleurer un Caquiste ?

15 mai 2022 par 


C’est Fred Dubé qui est venu me demander un petit texte pour Le Mouton Noir. Quand j’ai voulu savoir sur quoi il souhaitait que j’écrive, il m’a simplement répondu: « N’importe quel sujet qui peut faire pleurer un Caquiste! »1. Lui faisant remarquer qu’un tel objectif était tout de même très ambitieux, il a répliqué : « Oui, il faut une âme pour verser des larmes ». J’avoue que je ne fréquente pas assez d’électeurs de François Legault (ou en tout cas pas d’assez près) pour être en mesure de valider ce diagnostic. Cependant, il faut reconnaître que certains symptômes ne trompent pas, comme cette indifférence au moins apparente du Caquiste ordinaire à l’égard du désastre écologique en cours ou du sort lamentable que subissent une bonne part des membres des Premières nations et des Inuits vivant sur le territoire de la province.

Du coup, j’en suis venu à me demander ce qui avait bien pu arriver à l’âme de ces humains qui s’apprêtent à reconduire au pouvoir la CAQ à l’automne prochain. J’ai cherché en somme à comprendre avant de critiquer, contrairement à ce vilain sacripant de Fred Dubé. Et, pour ce faire, j’ai replongé dans une enquête justement sous-titrée : « Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle ». Menée par le philosophe Günther Anders dans les années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, cette enquête débouche sur une conclusion que résume assez bien son titre : L’obsolescence de l’Homme2. En d’autres termes, la civilisation industrielle s’avère profondément déshumanisante. Elle menace l’âme humaine, à tel point que « nous devenons des analphabètes de l’émotion », ainsi que l’écrit Anders dans un autre de ses textes3.

Comment une telle chose est-elle possible ? Deux causes entremêlées sont invoquées par Anders. D’une part, le monde industriel est si gigantesque et chacun de nous n’y assume qu’une fonction si limitée que nous sommes en fait incapables non seulement de percevoir, mais même de nous représenter les effets de nos actions. Il est par conséquent impossible d’éprouver un quelconque sentiment de responsabilité à l’égard de ces effets, y compris les plus négatifs d’entre eux. D’autre part, ce monde repose de plus en plus sur des machines, qui pour fonctionner correctement tendent à former un système toujours plus vaste et plus intégré, une mégamachine au sein de laquelle les humains assument les fonctions de pièces mécaniques. Pour ne pas en être éjectés, ces humains doivent notamment apprendre à se comporter toujours plus comme des machines, c’est-à-dire en se débarrassant de ce qui constitue leur humanité - le fait d’éprouver des émotions par exemple ou de la fatigue.

C’est la porte ouverte à ce que Anders nomme le « monstrueux », à savoir la destruction institutionnelle et industrielle de millions d’humains par d’autres humains (dirigeants, exécutants, ignorants volontaires), comme ce fut le cas pendant la seconde guerre mondiale avec la «solution finale» des nazis ou encore le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki par les USA. Ces crimes démesurés ont supposé la collaboration de millions d’êtres humains, qui n’ont pu agir ainsi que dans la mesure où ils étaient dans l’impossibilité de percevoir ou même d’imaginer les conséquences ultimes de leurs actes souvent minuscules, et qu’ils avaient adopté des comportements essentiellement machiniques, orientés par le seul souci d’efficacité, comme tend à nous l’imposer le fonctionnement de nos systèmes techniques. Le problème, remarque Anders, est que la civilisation industrielle n’a fait qu’augmenter son emprise sur l’humanité depuis ces deux événements ignobles. Nous sommes donc plus que jamais capables du «monstrueux», nous sommes, dit-il, des fils et filles d’Eichmann (le responsable de la logistique de la «solution finale») ou du «monde d’Eichmann», comme en atteste d’ailleurs, entre autres, la catastrophe écologique actuelle ou les souffrances infligées aux populations exploitées du Sud.

Il est fort possible que l’indifférence caquiste à ce monstrueux ou à ses autres manifestations soit particulièrement marquée. La petite bourgeoisie ne se contente pas généralement de collaborer avec l’ordre technico-totalitaire en place. Elle y met de l’enthousiasme et de la bonne volonté. Néanmoins, la mort de l’âme nous menace bel et bien toutes et tous. Rares sont d’ailleurs ceux qui, parmi nous, pleurent des désastres tels que la disparition massive d’espèces vivantes ou les milliers de naufragés qui meurent en mer Méditerranée en tentant d’échapper à la misère causée par nos politiques néocoloniales. Pour y remédier, il n’y a pas trente-six solutions : il faut en finir avec la civilisation industrielle. Ce qui fera pleurer au moins deux fois les Caquistes, une première fois à cause de la disparition de cette forme de vie sociale qu’ils affectionnent, une seconde fois parce qu’ils auront retrouvé leurs âmes, et cesseront par la même occasion de soutenir la CAQ !


1 Au cas où ce texte tomberait entre les mains de personnes ignorant tout du Québec contemporain, une définition s’impose. Au sens strict, le Caquiste est un partisan de la Coalition Avenir Québec (CAQ), parti de droite populiste et nationaliste, actuellement majoritaire à l’Assemblée nationale. En bon petit-bourgeois qu’il est, le Caquiste admire les bourgeois, surtout lorsqu’ils sont québécois « de souche ». Son milieu de vie naturel est la banlieue des grandes villes de la province et les Véhicules Utilitaires Sport. Sur le plan politique, il prétend ne se fier qu’au « gros bon sens ».

2 Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme. Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2002 [1956].  

3 Günther Anders, Nous fils d’Eichmann, Paris, Rivages poche, 2003 [1988].

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe