Une relève agricole créative devant la flambée du prix des terres

Une relève agricole créative devant la flambée du prix des terres

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22 avril 2022 par 

PHOTO: Martin Chamberland, Le Presse

Les prix des terres montent en flèche et cela force plusieurs producteurs de la relève à revoir leur modèle d’établissement. Créatifs et imaginatifs, ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers la location des terres et à développer de nouveaux modèles d’agriculture.

Au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, le prix des terres a augmenté de 10 % en 2021et les terres deviennent de moins en moins accessibles pour les producteurs de la relève. Selon un sondage de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), 87 % des répondants affirment que l’augmentation du prix des terres est un frein au transfert et au démarrage d’entreprises agricoles. Un répondant du sondage présente clairement la problématique : « La terre est un investissement majeur dans une entreprise agricole. Avec le prix actuel des intrants, peu de personnes peuvent arriver à vivre avec le prix de vente des produits et à couvrir cet investissement. »2. Les producteurs de la relève se tournent donc vers la location des terres lorsque le prix de la terre dépasse leur capacité d’emprunt3.

Des producteurs locataires

Selon une enquête du MAPAQ réalisée en 2021, 60 % des 1910 entreprises agricoles au Bas-Saint-Laurent loueraient des terres et le prix de la location des terres serait aussi en pleine croissance. Toutes les MRC du Bas-Saint-Laurent ont vu une augmentation du coût de location des terres entre 2009 et 2021. Les hausses les plus marquées sont dans la MRC de La Mitis (85 %), de Témiscouata (70 %) et de Kamouraska (47 %). La hausse la plus faible est de 17 % dans la MRC des Basques4.

Ces hausses sont aussi accompagnées de la venue d’acteurs industriels et financiers, tels que le groupe Pangea qui a acheté des terres dans la région du Kamouraska et qui s’associe à des producteurs pour les développer. Ce modèle a été critiqué par l’Union des producteurs agricoles (UPA) en lui reprochant de faire grimper le prix des terres agricoles et de freiner l’accès aux terres pour la relève5. Un rapport de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) soulignait aussi à ce sujet que : « Ces incursions contribuent à changer les dynamiques locales du marché des terres, en plus de “normaliser” progressivement la formule du fonds d’investissement-propriétaire »6

Une agriculture socioécologique et des producteurs flexipreneurs

Devant la montée des prix des terres, plusieurs producteurs développent de nouveaux modèles d’affaires et d’établissement. C’est le cas de Rebecca Roy, une productrice qui sera la toute première locataire du motel agricole dans la MRC des Basques, un projet de location de parcelles de terre pour les nouveaux producteurs de la MRC. Elle cherchait une terre avec une amie, mais « il n’y avait vraiment rien et le prix des terres avait vraiment explosé ». Comme elle voulait rester dans Les Basques, elle a entendu parler du projet de motel agricole et s’est décidée à louer une parcelle.

Ce qu’elle trouvait intéressant, c’est que le projet ressemble un peu à des incubateurs d’entreprise, mais elle peut avoir un bail de la durée qu’elle veut. Elle n’est donc pas obligée de partir après 5 ans. Elle bénéficie aussi de plusieurs équipements, ce qui réduit son niveau d’endettement au démarrage. Lorsque questionnée sur les avantages, elle souligne surtout le fait de louer une terre à la MRC : « Je vois des avantages à ce que je loue à la MRC, dans le sens que je ne loue pas à un particulier ou à une particulière avec qui il peut y avoir des gros accros, ou à une entité ».

Rebecca Roy veut faire de l’agriculture socioécologique, c’est-à-dire de se servir de la terre comme lieu d’intervention sociale et de redonner une partie des récoltes aux organismes de la région7. « La retraite ce n’est pas vraiment quelque chose à quoi je pense. J’ai 30 ans, je suis au début d’un bac à l’université, je n’ai vraiment pas un parcours traditionnel. (…) Je ne fais pas de l’agriculture pour faire de l’argent au final. Je veux redonner la moitié de mes récoltes à des organismes qui visent la sécurité alimentaire parce que moi je pense qu’il faut viser les retombées sociales et pas économiques quand on fait de l’agriculture. Parce que si on veut faire de l’agriculture pour se mettre riche, on a zéro qualité de vie et on n’y arrivera jamais selon moi », explique la productrice.

Sophie Rioux, Gabriel Clermont et Charles-Antoine Besner, trois producteurs de la relève ont, quant à eux, démarré leur entreprise, la Ferme Vue d’en Haut, en louant une partie de la terre de deux amis, Alysse Grenier-Denis et Kalil Mnasri de la ferme Les Calembours. Ces derniers avaient acheté une terre, mais comme les superficies des terres sont très grandes au Québec, ils voyaient l’opportunité d’héberger une autre entreprise et de pouvoir collaborer avec autrui, en travaillant ensemble et en se partageant des équipements et du matériel.

Charles-Antoine Besner explique que la location des terres est un scénario à privilégier devant la flambée des prix des terres agricoles, mais ce n’est pas encore une pratique habituelle au Québec, car la terre représente souvent le fonds de retraite des producteurs : « C’est un modèle qui peut sembler extravagant au sens où les producteurs au Québec sont beaucoup dans l’optique de posséder une terre qui nous donne une sécurité financière, en fin de carrière agricole. C’est un des seuls actifs qui ne perd jamais de valeur et la valeur continue d’augmenter. Pour beaucoup de producteurs, c’est leur retraite ». Le fait d’être locataire nécessite donc de développer une nouvelle approche : « Ça nous force à trouver des méthodes alternatives d’établissement. Ça va nous forcer à réfléchir notre projet différemment. Pour nous, le capital de notre fond de terre, on ne le verra pas comme notre fonds de retraite, il va falloir qu’on mette de l’argent de côté pour se sécuriser », indique le producteur.

Des cinq producteurs, il y a seulement Gabriel Clermont qui travaille à temps plein sur la terre, car ils combinent tous un emploi à l’extérieur durant les années de démarrage, sachant qu’ils ne pourront pas en vivre tout de suite. C’est dans cette optique que monsieur Besner mentionne qu’« on est tous un peu en mode flexipreneur. (…) On est flexible, on essaie de trouver des solutions dans notre démarrage parce qu’on sait qu’on ne peut pas tous en vivre tout de suite ». Un flexipreneur est une personne qui mène ou compte mener un projet entrepreneurial en parallèle d’une autre occupation pour avoir un revenu d’appoint8. L’avantage de leur projet d’entreprise est de travailler à plusieurs. Charles-Antoine Besner explique que « si j’étais tout seul dans mon entreprise, tout repose sur mes épaules. Tandis que là à trois on peut se partager le travail en fonction de nos forces ».



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