Un nuage de pollution

Un nuage de pollution

5 avril 2022 par 


Dématérialisation, donnée infonuagique, cloud, réalité virtuelle, méta-univers : quelques concepts qui amènent à penser à l’« immatérialité » du monde numérique.

Nous savons que nos recherches et consultations de contenus en ligne émettent des gaz à effet de serre (GES), mais réalisons-nous vraiment les impacts écologiques et sociaux que le numérique a sur le monde réel? Connaître l’effet du numérique doit passer par une confrontation sensorielle avec cet univers pour en comprendre la matérialité.

Conception, extraction, assemblage, distribution, utilisation, recyclage ou déchet : chaque étape de la vie d’un produit numérique a un impact qu’on doit considérer pour comprendre l’ampleur du problème.

Tout ce qui est virtuel vient d’une entaille dans le sol. Pour sa fabrication, un téléphone a besoin de 50 métaux différents (dont plusieurs sont rares et difficiles à extraire). Pour un ordinateur, on doit en compter 36, et 30 pour une télévision. Sans parler des plastiques nécessaires qui sont inévitablement issus de l’extraction pétrolière.

L’industrie minière est le plus gros générateur de déchets solides, liquides et gazeux de tous les secteurs industriels. Pour imaginer l’échelle de la pollution générée, prenons ces quelques exemples : pour extraire 600 g de cuivre, 99,4 kg de matière est jetée en cours de processus. La production d’un téléviseur exige l’extraction de 2,5 tonnes de matières premières et génère 350 kg de CO2. La quantité d’eau utilisée dans les processus de transformation des matières premières est pharaonique et cette eau, chargée d’acides et de métaux lourds, n’est quasiment jamais traitée et est directement évacuée dans les fleuves, les sols et les nappes phréatiques.

De plus, tous ces processus d’extraction et de transformation nécessitent une grande quantité d’énergie principalement produite par des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz), avec tous les GES que cela engendre.

Tous secteurs confondus, l’industrie minière est à l’origine du plus grand nombre de conflits sociaux et environnementaux. Elle adopte souvent des pratiques proches de l’esclavage, sans oublier les expropriations forcées.

UN PETIT LIKE

CHAQUE INTERACTION SUR INTERNET (ENVOYER UN COURRIEL, REGARDER UNE SÉRIE SUR NETFLIX, FAIRE UNE RECHERCHE DANS GOOGLE, PUBLIER UN LIKE SUR FACEBOOK) GÉNÈRE UNE TRANSMISSION OU UNE CRÉATION DE DONNÉES. UN LIKE SUR FACEBOOK DOIT FAIRE LE TOUR DU MONDE POUR PASSER PAR TOUTES LES INFRASTRUCTURES ET DES POINTS D’INTERCONNEXION AVANT D’ÊTRE STOCKÉ DANS DES CENTRES DE DONNÉES (ÉNORME ENTREPÔT REMPLI DE SERVEURS INFORMATIQUES). LE LIKE VA ÊTRE RÉPLIQUÉ DANS PLUSIEURS DE CES CENTRES POUR QUE L’ACCÈS À CETTE DONNÉE SOIT CONSTANTE ET INTERNATIONALE.

C’est donc sur cette gigantesque infrastructure, que nous ne voyons pas (des milliers de kilomètres de câbles de cuivre, satellites, centres de données, réseaux énergétiques), que repose le partage d’un petit like. Sur l’ensemble de la pollution numérique générée, 50 % vient de la construction, du maintien et du besoin de production d’électricité de ces infrastructures, et l’autre 50 % vient de la fabrication des terminaux.

Le secteur numérique monopolise 10 % de l’électricité mondiale, ce qui représente 4 % des GES mondiaux. C’est 1,5 fois plus que le transport aérien mondial.

Chaque jour, 306,4 milliards de courriels sont envoyés. Un seul envoi équivaut à 10 g de CO2 alors qu’un arbre a une capacité d’absorption de 10 g de CO2 par jour. Un film de 90 minutes sur Netflix équivaut à un trajet d’environ 3 km en voiture. Une visioconférence avec caméra ouverte émet 25 fois plus en équivalent CO2 qu’avec une caméra fermée.

Par ailleurs, 75 % des déchets électroniques échappent aux filières légales de recyclage et sont exportés illégalement en Chine, en Inde ou en Afrique, et terminent leur vie dans d’immenses décharges à ciel ouvert, où des enfants brûlent les pièces électroniques pour en retirer le cuivre. Le design particulier des appareils qui parviennent jusqu’aux filières de recyclage complexifie la récupération des matières premières ou même l’empêche.

TOUJOURS PLUS DE DONNÉES

Malheureusement, les gestes du quotidien sont peu utiles pour contrer cette consommation exponentielle (vider sa boîte courriel, éviter d’utiliser Google, réduire la qualité des vidéos). Ce sont de bonnes pratiques, mais qui ne régleront pas le problème à grande échelle. De plus, de nouvelles tendances : objets connectés, villes intelligentes, robotique, intelligence artificielle, véhicules autonomes, cryptomonnaies, 5G, généralisation de la vidéoconférence, vont engendrer une quantité gigantesque de nouvelles données. En 2035, l’humanité produira 45 fois plus de données qu’aujourd’hui, ce qui implique une augmentation des infrastructures et des espaces de stockage.

Ce texte ne cherche pas à faire le procès des gestes individuels. Il vise plutôt à engendrer une prise de conscience collective et un engagement sociétal vers une sobriété numérique, ayant comme objectif d’amorcer une véritable transition écologique.

Selon le philosophe Aurélien Berlan, « contrairement à la doxa commune, les moyens techniques ne sont donc pas neutres […] On ne peut séparer la fin des moyens. »

Les questions suivantes se posent : quel niveau de décroissance numérique devons-nous atteindre? Les technologies numériques engendrant inévitablement des impacts écologiques et sociaux, jusqu’où sommes-nous moralement prêts à accepter ces injustices pour profiter des potentiels bénéfices du numérique? Comme le dit Jacques Ellul : le numérique sert-il l’humain ou est-ce l’humain qui sert le numérique?

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