Pablo Escobar et Fondation Chagnon : de grands philanthropes

Pablo Escobar et Fondation Chagnon : de grands philanthropes

3 avril 2022 par 

Claude Chagnon et Ted Rogers en février 2000 Photo : PC/André Pichette

À l'apogée de sa puissance, Pablo Escobar, que je surnomme affectueusement le roi de la cocaïne, le monarque des couche-tards, le prince de la devil dance, le bonhomme de neige qui a carotté l’État, la souffleuse hyperactive, le Transsibérien colombien, l’assassin netflixisé, bref, ti-Pablo a vu sa richesse croître si fortement qu’il devait cacher des liasses de billets dans les champs de fermiers, dans des entrepôts vétustes et dans les murs des maisons des membres de son cartel. Le cartel dépensait environ 2 500 dollars par mois en élastiques pour faire des liasses de billets. Le baron de la coco perdait 2,1 millions$ par an, entre autres, dévoré par les rats dans ses cachettes. Les rats étaient plus nantis que les habitants du pays. Et dire qu’hier, je me suis blessé au dos en ramassant un dollar par terre.

Malgré tous ses crimes ignobles, Pablo savait se faire aimer des pauvres. Escobar était vu comme un seigneur et un grand philanthrope par la population locale, participant à la construction de terrains de football, d’églises, d’écoles, d’hôpitaux qui lui valaient la sympathie des classes déshéritées de Medellín. Ces oubliées des programmes de développement gouvernementaux l’ont même surnommé « Robin Hood ». Une villageoise qui avait pour habitude de cuisiner pour lui explique : « Il avait un bon fond ; il aidait les pauvres. Quand mon père est mort, il m'a aidé financièrement. C'était un homme équitable. » Pablo philanthrope Escobar possédait une fortune de plusieurs milliards de dollars, mais en en redonnant quelques millions, il savait se faire aimer et respecter par les exploités. Vieille tactique qui fonctionne encore aujourd’hui.

Justement, le MQRP (Médecins québécois pour le régime public) a publié un mémoire qui se veut une réflexion approfondie sur la philanthropie et pose un regard critique quant à la place grandissante des fondations privées au pays.

Comme j’adore lire des trucs que peu de gens lisent, je me suis tapé ce mémoire. Et parce que je sais que plusieurs d’entre vous sont prisonniers, malgré eux, du vortex chronophage « auto-boulot-vino-dodo », je vous en rote quelques passages forts intéressants.

Tout d’abord, le mémoire offre une précision sur l’aspect généreux de la pratique : « Le  don,  perçu  comme  acte  gratuit et charitable, synonyme damour envers autrui, est difficilement remis en question. Il ne sagit donc pas de remettre en cause le don en tant que tel, mais bien de prendre acte de ce quest devenue la philanthropie aujourdhui et de problématiser son rôle grandissant au sein des institutions publiques. » 

Pourquoi la philanthropie privée au lieu d’un filet social démocratique?

Toujours selon le mémoire : « Les politiques néolibérales des dernières décennies ont mené à la mise en place dun État agissant de plus en plus de manière  comptable, ayant comme principal but de diminuer ses dépenses de  fonctionnement. Un des moyens utilisés par l’État pour se désengager de ses responsabilités sociales est la promotion de la philanthropie, ou de la charité, comme remplacement de la solidarité sociale. »

Autrement dit, les gouvernements de droite baisse les impôts des entreprises et des riches, tout en s’accommodant des paradis fiscaux et autres magouilles comptables, alors le filet social devient tout rikiki, nous obligeant à entretenir une dépendance envers les fondations privées aucunement imputables.

La charité n’est pas la solidarité

« La différence cruciale entre charité et solidarité est que la première relève dun acte individuel tandis que le second ne peut être quun acte qui implique lensemble du groupe ou du corps social. Au sein dune société sociale-démocrate, cette solidarité passe par la redistribution de la richesse commune  via les impôts progressifs sur le revenu, en sassurant que lutilisation des fonds publics corresponde  ensuite  aux  priorités  sociales  établies  collectivement. » Mais par le jeu philanthropique, certains organismes bien réseautés récoltent de grandes sommes d’argent alors que d’autres qui militent pour des causes «moins populaires» en récoltent  beaucoup moins.

La meilleure chance pour qu’une maladie «moins populaire» se fasse subventionner, c’est qu’un membre d’une famille philanthropique en soit atteint. Effectivement, « les  fondations privées œuvrant en santé ont le pouvoir de déterminer les orientations des politiques de santé et de services sociaux à travers les projets quelles financent et par leur influence politique. Les fondations ne répondent pas nécessairement à des besoins de santé ou de services prioritaires pour la population, elles ne mettent pas en place des programmes qui sont universellement accessibles et elles créent des inégalités daccès par rapport aux besoins et aux territoires. » 

On peut rajouter également que ces philanthrocapitalistes exigent une bureaucratie excessive : remplir une montagne de rapports, de données et de statistiques pour ce mériter un don instable. C’est donc plus de paperasses et moins de temps libre sur le terrain. Pour avoir souvent discuté avec des amies dans le milieu communautaire, elles se demandent : « On inscrit ça dans quelle colonne de chiffres le 10 minutes passé à serrer quelqu’un dans ses bras? ». Le care ne se comptabilise pas si aisément.

Fondation Lucie et André Chagnon :  la plus riche au Québec

Le MQRP écrit que « puisque les organismes de bienfaisance sont totalement exonérés d’impôt sur le revenu, la famille Chagnon peut ainsi transférer des sommes colossales chaque année dans sa fondation et ainsi ne pas payer d’impôt sur ce capital. On constate que la valeur de l’actif ainsi «protégé» du fisc dans la fondation dépasse 2 milliards de dollars. » Avec 2 millions, t’es riche. Avec 2 milliards, t’es dangereux.

Le mémoire rajoute : « On constate également que la fondation privée dépense des sommes impressionnantes pour ses programmes de bienfaisance, mais que ce total des dépenses ne représente en fait que 3.7% de la valeur moyenne des biens non utilisés par la fondation. La Fondation Chagnon dépense à peine plus que le montant minimal exigé par la loi. À qui profitent le plus ces règles, à la population québécoise ou aux intérêts privés de la famille Chagnon ? Poser la question cest y répondre. Il nest donc pas surprenant de voir que 100% du financement de la Fondation Chagnon provient de « revenus autres », soit de dons de la famille Chagnon! Puisque les organismes de bienfaisance sont totalement exonérés  dimpôt sur le revenu, la famille Chagnon peut ainsi transférer des sommes colossales chaque année dans sa propre fondation et ainsi ne pas payer dimpôt sur ce capital. » Think big, sti. Une juteuse crosse exécutée en toute légalité. En 2020, c’est un petit 63 millions$, soit à peine 3,1% de ses actifs disponibles qui ont été redistribués.

Donc, la Fondation Chagnon prive l’État québécois de millions de dollars en impôts et redonne une part infime de ce montant à la population via des projets et des œuvres de bienfaisance choisies par elle-même selon la popularité des causes et non selon les besoins réels de la société. Comme Pablo Escobar, mais la coke en moins : le pire des deux mondes.

Des Robin des bois qui conservent le magot

« Le principal objectif recherché par plusieurs fondations privées, cest de préserver leur capital plutôt que d’être charitables », déplore John Hallward de l’organisme montréalais DONN3. Pour preuve : au total, c’est 100 milliards$ qui sont accumulés dans les coffres des fondations canadiennes. Imaginez le nombre de vies qui pourraient être sauvées avec ces bidous bien investis.

Évidemment, la critique ci-haut ne s’adresse pas aux organismes contraints d’accepter ces dons pour survivre. Mais il est impératif de remettre en question les règles du jeu philanthrocapitalistes qui font plus de victimes que de gagnants. Cette fausse générosité ne fait que traiter les symptômes d’un problème plus grand avec de l’argent provenant d’un système profondément injuste, c’est-à-dire une classe sociale riche qui exploite les pauvres. Fini la charité, exigeons la justice!

La prochaine fois qu’une personne vous dira « c’est mieux que rien », vous pourrez enfin lui répondre avec confiance que les fondations privées ont plus en commun avec les rats pleins d’ cash de Pablo Escobar qu’avec Robin Hood.

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