Exclusivité Web

Manger l’écobourgeoisie locale

Par Gabriel Leblanc le 2022/04
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Manger l’écobourgeoisie locale

Par Gabriel Leblanc le 2022/04


« Il est désormais évident que le système capitaliste est à l’origine d’actions prédatrices contre l’environnement, ce qui entraîne de graves dommages pour notre planète. Le modèle industriel extractif, associé à une militarisation accrue pour maintenir l’hégémonie impérialiste, détruit nos terres et nos rivières, nos forêts et nos mers, réduit la biodiversité, pille nos territoires et criminalise nos luttes1

Il ne s’agit pas d’une citation tirée du livre La Transition, c’est maintenant de Laure Waridel. Même si le chapitre cinq du bouquin traite de la question agricole, et qu’il propose quelques solutions pour « se nourrir autrement », l’argumentaire que développe depuis près de 30 ans la paysannerie internationale n’y est pas abordée. Un oubli, peut-être, mais allons savoir. Ce n’est pas la première fois que la paysannerie internationale n’est point considérée lorsqu’il est question de réfléchir le système agricole global. Sauf que généralement, c’est l’establishment des hautes sphères de la démocratie parlementaire qui fait la sourde oreille. Pas les environnementalistes. Kraft, Pepsi et Olymel n’y portent pas non plus attention, mais on peut comprendre que la contestation du profit et de la circulation capitaliste ne crée pas chez ces multinationales un fort sentiment de collégialité.

Je lisais donc l’écosociologue Laure Waridel cette semaine. Je l’avais lu rapidement jadis, et j’étais resté avec le souvenir que la situation agricole y est abordée par cette tenante de la « Transition », le concept qui figure tout au long du livre. Je lisais en même temps un autre livre, celui-ci d’Ellen Meiksins Wood, dans lequel elle aborde les origines agraires du capitalisme et où elle traite aussi, à sa manière, de « Transition ». L’approche historique de Wood est particulièrement intéressante et se réclame ouvertement du marxisme. Celui de Waridel, par contre, ne se revendique de rien, n’étant « ni de gauche, ni de droite, mais devant (p.22) ». Donc au centre, je crois.

Ce qui m’a interpellé, dans l’essai La Transition, c’est maintenant, c’est qu’il me semble faire office de condensé approximatif des solutions écobourgeoises, définitivement plus de centre/devant, que nous véhiculent les médias de masse et certaines figures politiques. Elles s’y retrouvent effectivement presque toutes et, mise ensemble, nous permettraient d’entrer dans une Transition déjà commencée (oui, car « c’est maintenant »). Et il me semble y avoir un décalage assez frappant entre les suggestions faites par cet environnementalisme de « devant » et les revendications que martèle la paysannerie internationale depuis près d’une trentaine d’années. Un désaccord profond semble justement résider dans cette vision de ce que devrait être la Transition, s’il en est une. Ces pétitions de principe que l’écobourgeoisie nous suggère ne semblent que représenter les intérêts d’une portion précise de la population : la sienne. Elles écartent de surcroît des revendications longuement travaillées dans des instances démocratiques fortes d’une représentativité radicale.

Les propositions écobourgeoises pour une agriculture watatatow

Ainsi, « réduire le gaspillage alimentaire, manger moins de viande et de produits animaux, privilégier les produits biologiques, agroécologiques, locaux, équitables et aussi peu emballés que possible (p.143) » forment le programme politique de cette Transition en matière d’agriculture. Ces « solutions pour une Transition » que nous propose le livre correspondent d’ailleurs à peu près à celles que nous vend la Politique bioalimentaire 2018-2025 du Québec, jadis dévoilée par le PLQ de Philippe Couillard. Cette dernière, qui agit aujourd’hui comme guide directeur en matière d’élaboration de politiques agricoles pour la CAQ, suggère notamment de : « Poursuivre la croissance du secteur biologique »; de « Réduire le gaspillage alimentaire et les pertes alimentaires, et favoriser les dons alimentaires »; ou encore de « encourager l’économie circulaire et valoriser les co-produits ». L’establishment des hautes sphères de la démocratie parlementaire semble être à l’écoute pour ce type de propositions mièvres.

Cette similitude entre les visées gouvernementales et celle professant pour un écologisme « de transition » me semble devoir être étudiée avec une attention particulière. En 2019, Colleen Thorpe, directrice générale d’Équiterre (fondée notamment par Laure Waridel), qui reprenait le poste laissé vacant par Steven Guilbeaut, avait écrit dans un article de la Presse que « si cette politique a été adoptée par le précédent gouvernement et qu’elle transcende aujourd’hui les allégeances, c’est parce qu’elle fait consensus2 ». Cette déclaration omettait certainement de mentionner qu’il s’agissait, dans les faits, d’un consensus assez peu consensuel. Maints groupes militants avaient effectivement approché avec scepticisme cette politique bioalimentaire, comme Vigilance OGM qui en avait critiqué le processus consultatif opaque3. L’Union paysanne, une organisation active depuis 20 ans et faisant la promotion de l’agriculture à échelle humaine, l’avait quant à elle qualifié de « ni bio, ni alimentaire4 ».

Les solutions qui se présentent comme étant extraites « d’allégeances » ou, pour le dire autrement, qui « ne sont ni à droite, ni à gauche, mais devant », ont effectivement l’avantage d’être suffisamment évasives pour que les politiciens « visionnaires » puissent s’en satisfaire et les récupérer dans leurs plans d’orientations politiques. Peut-être que leur caractère non « idéologique », comme le livre l’indique, a de quoi rencontrer les intérêts de décideurs se disant « pragmatiques ». Elles ont aussi cette faculté indispensable d’être applicables sur n’importe quel mode de production et de distribution agroalimentaire puisqu’elles n’en révisent pas les assises, y compris sur l’agriculture industrielle qui, au Québec comme à l’international, est réputée destructrice de l’environnement. En outre, ces propositions ont cette qualité de rapidement pouvoir être présentées comme des victoires et ainsi satisfaire l’électorat. Elles forment un compris intéressant entre le business qui détruit tout et le business qui détruit tout, mais de manière verte. Une Transition de business as usual.

Des solutions qui ne sont pas revendiquées par la paysannerie

C’est peut-être dans l’étroite proximité entre cette volonté transitoire et celle de l’élite dirigeante que sied le nœud de mon malaise. Parce qu’à première vue, ces idées paraissent attirantes et semblent nous mener dans la bonne direction. Nulle raison de s’en déchirer la gauche, comme on dit. Lorsque l’on constate que plus du tiers des aliments produits dans le monde est effectivement perdu ou jeté, il faut certainement se demander s’il est possible de se mobiliser pour régler le problème. L’alarmant état des sols, dont les pertes de fonctions écosystémiques mettent en danger la durabilité de l’agriculture elle-même, appelle aussi à l’urgence d’agir et à proposer l’interdiction des pesticides.

Mais pourquoi alors la paysannerie internationale, incarnée par la Via Campesina, une organisation internationale de gauche regroupant plus de 200 millions de membres, ne diffuse pas ces « solutions » dans sa plateforme de revendications? Ou sinon, lorsqu’elle les aborde, c’est pour adopter une posture critique vis-à-vis elles ? Pourtant, ce sont les personnes les plus touchées par les enjeux qu’occasionne le capitalisme agricole mondialisé. Pourquoi ne serait-elle pas favorable, alors, à une conversion massive des fermes vers le biologique? 

En fait, cette proximité avec les aspirations politico-carriéristes joue définitivement un rôle dans le rejet de ces propositions. Il faut dire que nos sociétés occidentales assistent à une forme de professionnalisation du militantisme (phénomène auquel on se réfère parfois par « ONGisation » des mouvements sociaux), où des salariés – qui souvent ne subissent pas les enjeux qu’ils dénoncent – émettent des recommandations habilement pesées pour s’assurer la récurrence du financement de leurs postes subventionnés. Mais ce n’est pas simplement parce que « les politiciens et l’agrobusiness les recommandent », ces solutions, que la paysannerie s’y oppose. Le fond du problème, c’est une division fondamentale sur la manière dont fonctionne le système de production agroalimentaire qui crée des antagonismes irréconciliables.

S’agit-il d’une transition ou d’une terre bleue comme une orange?

Le livre de Laure Waridel aurait dû se nommer « Les solutions pour limiter les ravages du capitalisme en attendant qu’il soit renversé, c’est maintenant ». Sa prétention se serait avérée plus fidèle à ce qu’il raconte. Là où les propositions deviennent trompeuses, c’est dans cette idée que d’appliquer cet ensemble de recommandations nous portera vers quelque chose de différent. Comme si, une fois appliqué, cette « Transition » serait complétée et la société qui n’est plus « ni à droite, ni à gauche, mais devant » se serait métamorphosée en un paradis fertile, plus loin devant, absoute de toute vision idéologique. Lorsqu’on fonce dans le mur et que certains écolos répondent « droit devant ! », je m’inquiète.

Le livre reste silencieux sur le moteur même de la destruction environnementale, c’est-à-dire ce conglomérat connecté de multinationales et de politiciens mal avisés, organisés à la manière d’un cartel pour maximiser les profits. Lorsqu’il le fait, c’est de manière évasive. Le bouquin ramène constamment le fardeau des choix dans les mains du consommateur « qui veut manger beaucoup de viande pour pas cher (p.157) » et à qui il conseille plutôt la « Beyond Meat (p.163) », un produit dont les secrets de production sont détenus par l’industrie.

Lorsque le livre transitoire se montre critique, c’est pour dire qu’il est « possible de faire les choses autrement et qu’en plus c’est payant (p.175) ». Cette manière payante de faire les choses autrement, ce n’est pas le remplacement du modèle de production industrielle par un autre à échelle humaine, mais sa biologisation, c’est-à-dire de convertir les monocultures néfastes par d’autres qui le sont un peu moins. Pour le rappel, c’est aussi ce que prônent General Mills et Monsanto. Les grands esprits se rencontrent. D’ailleurs, l’autrice parle d’une transition de l’industriel vers le « biologique », comme s’il y avait un passage hermétique de l’un à l’autre, alors que la certification biologique est tout à fait compatible à la production industrielle : elle justifie son maintien.

Qui plus est, en se targuant de ne pas être « idéologique (p.22) », le livre insinue que l’idéologie est une chose dont il faut se méfier, que cette droite, cette gauche, ces oppressés par le système qui appellent à le renverser, se sont égarés dans les méandres de l’idéologie. Pour le dire plus simplement, il s’emploie à la même tactique que la droite conservatrice, qui clame baigner dans le pragmatisme et d’ainsi s’éviter le naufrage idéologique.

Les initiatives qu’énumère le livre forment effectivement des exemples que la société civile doit suivre si elle aspire à limiter les dégâts de l’industrie. Mais voilà, « limiter » les dégâts, c’est comme demander une « petite » fin du monde. Ça ne suffit pas. Par exemple, les banques alimentaires, que le livre détaille en plusieurs pages, jouent un rôle essentiel pour s’assurer que des personnes n’ayant pas accès à une alimentation suffisante puissent manger et ainsi limiter les dommages causés par l’agriculture industrielle. Mais peut-on les identifier comme étant « un bel exemple de contribution à un changement de paradigme (p.150) »? Si la société d’après, celle qui évoluera dans ce « paradigme nouveau », continue d’être opérée selon les dictats d’un système qui gaspille le tiers de toute la nourriture qu’elle produit, et que les banques alimentaires doivent encore se démener pour compenser l’irresponsabilité des géants, parle-t-on vraiment alors d’un « paradigme ayant changé »?

Certes, la société « transitée » devra s’alimenter sur les marchés locaux et nous devrons collectivement réviser la manière dont nous produisons la viande. Mais est-ce en appelant les « consommateurs » à choisir le porc industriel (même local) plutôt que le bœuf industriel (même local) que la « manière » dont nous produisons la viande aura changé? Et faudra-t-il encore compter sur le gaspillage alimentaire des entreprises locales pour que ses restes nourrissent les personnes précarisées? Est-ce plus acceptable de gaspiller une nourriture si elle est bio?

Ces idées que proposent La transition, c’est maintenant ne peuvent être pertinentes que si elles s’accompagnent de revendications qui considèrent une transformation véritablement en profondeur du système de production agroalimentaire globalisé. Et pour ça, il suffisait d’écouter les centaines de millions de paysannes et paysans qui s’expriment à ce sujet depuis trente ans, mais dont la précarité semble malheureusement dégoûter l’écobourgeoisie.


[1]  https://viacampesina.org/fr/05-juin-journee-mondiale-de-lenvironnement-appel-a-la-mobilisation-la-via-campesina/

[2]      https://plus.lapresse.ca/screens/addb0000-2abb-41ba-9888-62b7c447647f__7C___0.h

 [3]       https://www.vigilanceogm.org/articles/politique-bioalimentaire-du-quebec-consultation-sans-ecoute-ni-transparence

[4]       https://www.unionpaysanne.com/politique-bioalimentaire-quelle-est-la-direction-2/

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