Lettre d’amour à Jean Jaurès

Lettre d’amour à Jean Jaurès

24 avril 2022 par 


Cher Jaurès, 

Ton nom résonne en moi depuis le premier jour de notre rencontre. Étais-je en cours d’histoire avec monsieur Santini ou en cours de français avec Françoise Donnadieu du Lycée expérimental Auguste-et-Louis-Lumière de La Ciotat ? 

Tout de suite, tes mots m’ont habitée, animée, poussée vers une trajectoire dont je n’ai plus jamais dévié. Ton amour de la justice sociale, ton dévouement pour cette cause, la sincérité de ton engagement et des actions qui l’ont accompagné ont été pour moi une source infinie d’inspiration. Tu as aussi et surtout été un modèle de courage. 

À mon tour, j’ai parlé de toi à mes élèves… Si tu savais. Je leur ai dit tout ce que je te devais à titre de prof, toi qui as déclaré que «lon nenseigne pas ce que lon sait ou ce que lon croit savoir, mais quon enseigne et quon ne peut enseigner que ce que lon est.» Le seul bon maître était celui qui amenait ses élèves à vouloir le dépasser. Tu rêvais de liberté de pensée, de dialogue, d’égalité… ​Je leur ai parlé de ton engagement envers les ouvriers, de ton dévouement envers les parias de ta cité, de la force de tes prises de paroles, de leur justesse. Je leur ai dit combien tu as éclairé ma route. Ai-je réussi à les faire t’aimer comme mes profs ont réussi à te faire aimer de moi? Combien de mes camarades de classe se souviennent de toi?

Cher Jaurès, en ces temps troublés, alors que la guerre menace le monde, je pense à cette conviction que tu avais et qui t’a coûté la vie. En 1914, toute l’Europe salivait à l’idée d’une nouvelle guerre, éructant leur patriotisme aux quatre vents tout en brandissant leur drapeau linceul. Les généraux et les marchands d’armes s’excitaient à l’idée de cette guerre qui se ferait avec des armes modernes, grâce auxquelles, nul n’en doutait, ils gagneraient en 3 mois tout au plus. La Blitzkrieg, déjà! Au milieu de ce fracas tonitruant qui emportait tous et chacun dans la logique guerrière, ta voix s’est élevée, passionnée, désespérée, prophétisant le massacre qui ne manqua pas d’arriver. Tu avais compris l’embrasement mondial qui s’ensuivrait et deviné l’ampleur de la destruction. Tu savais que les fils seraient envoyés à la mort par millions, quelle que soit leur patrie, quel que soit leur âge. Tu savais trop bien qu’en temps de guerre «les pères enterrent les fils!» 

Oh Jaurès, le 25 juillet 19141, à Lyon, tu as pris la parole encore une fois. Tu étais venu pour tout autre chose, mais l’idée de cette guerre qui arrivait te rendait fou d’angoisse. Tu cherchais à cor et à cri le moyen d'empêcher la boucherie, la destruction, l’épouvantable douleur des mères. ​  

Avant tout le monde, tu avais compris l’ampleur du désastre: «À l’heure actuelle, nous sommes peut- être à la veille du jour où l’Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l’Autriche et l’Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c’est l’Europe en feu, c’est le monde en feu.» Et tu savais aussi que son coût en vie humaine dépasserait l’entendement : «Songez à ce que serait le désastre pour lEurope : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions dhommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilà pourquoi, quand la nuée de lorage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé.» Pour empêcher cela, ​​tu appelas à l’union sacrée des prolétaires de toutes les nations et tu savais être convaincant. Tu avais vu venir le grand malheur: cette guerre, la première à faire la part belle à la technologie, tua avec enthousiasme, ensemençant les champs d’obus qui fleurissent encore parfois aujourd’hui dans le nord-est de la France.

Jaurès, tu fus assassiné six jours plus tard, le 31 juillet 1914, par un sombre connard qui s’appelait Raoul Villain, faut le faire. Après guerre, sa veuve l'a poursuivi en justice. En 1918, il fut jugé par un tribunal militaire qui le gracia pour service rendu à la patrie. Il est vrai que quelques jours auparavant des journalistes appelaient à ta mort, toi qui t’arc-boutais contre cet esprit nationaliste qui allait jeter dans la fournaise des millions d’ouvriers, de paysans, de bergers sans malice, amoureux des étoiles et de la vie paisible, d’élèves dont l’ombre sur la lèvre supérieure tenait plus au duvet qu’au poil. Tu fus assassiné pour avoir voulu sauver leurs vies, vies de rien, vies de pauvres, bonnes pour engraisser la terre et faire fleurir des coquelicots rouge-sang.

Que dirais-tu aujourd’hui en découvrant la si belle évolution des guerres modernes qui tuent maintenant plus de civils que de militaires? [Ainsi, en 1999, l]e Secrétaire général des Nations Unies a présenté au Conseil de sécurité un rapport portant sur la protection des civils en période de conflit. Son rapport souligne les faits suivants: Dans de nombreux conflits armés d'aujourd'hui, les pertes civiles et la destruction d'infrastructures civiles ne sont plus de simples sous-produits de la guerre, mais bien une conséquence de l'attaque délibérée de non-combattants. [...] Dans bien des conflits, les belligérants visent les civils afin d'expulser ou d'annihiler des segments de la population ou de précipiter la reddition de l'armée.

Jaurès, je voulais te dire de revenir parmi nous, que nous avions besoin de toi, mais je sais maintenant que, si tu revenais, ils te tueraient de nouveau et cette fois, c’est sûr, je mourrai​ avec toi.



[1]  https://www.humanite.fr/sites/default/files/legacy/doc1jeanjaures.pdf

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