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La langue la plus langagée du monde

Par Maxime Catellier le 2022/03
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La langue la plus langagée du monde

Par Maxime Catellier le 2022/03

J’ai vu plus de monde dans cette vie que j’aurais voulu en voir. Des faces sans fin, des allées de quilles pleines de monde, des films de fin de soirée qui finissaient plus de finir, pis je voulais voir la fin mais j’étais pogné dans la musique comme un saumon dans le courant, je commençais juste à trouver mon beat qu’on avait trouvé la veille au bout d’une brosse mythologique, moi j’avais perdu la parole mais les autres racontaient ce qu’on avait pas encore vécu. Ma langue fuckée roulait dans le fossé avec mes rêves. On aurait dit des monstres de souffrances trop grosses pour faire peur dans le noir, des fleurs mortes dans la lumière des garde-robes. Ça aurait pris des pannes de cent ans sur la galerie d’un éclair, une chanson pour mille mots de silence, avant que je comprenne ce qui se passait dans ma tête. Y avait une craque en plein milieu de ma langue, personne disait rien mais je savais que ça se fermait la yeule dans cabane de mon cœur.

J’étais même pas un être au complet, la moitié d’un mot, la rumeur de la foudre qui criait à pleine tête dans la nuit du pays. Je pourrais parler comme du monde, mais j’aime mieux faire descendre les outardes dans les champs comme des missiles. Dans le bout des Trois-Pistoles, quand la route s’en va faire des siennes, je reste en bas dans les battures pis je clenche comme une aventure douloureuse qui a besoin qu’on la dise dans des mots qui n’ont pas fini de pousser. Je sais qu’elle trace dans ce boutte-là, plus vlimeuse que tempête, sa légende. Au bout du rang, Ti-Jean me fait des babailles, comme si le dernier Moyen avait planté sa ruche dans la soue à cochons.

Vous allez trouver que je me pâme, mais c’est aussi vrai que le reste, j’ai rien inventé pis je m’en crisse. Je viens de là, de l’âme qu’on entend dans sa tête, pis les livres ont faite le reste, comme des mimes plantés s’a pelouse qui manque virer en bouette à toués orages. J’essaye de lire leurs gestes sacrés qui annoncent l’apocalypse, mais ça se peut aussi que ce soit juste des hommes-sandwichs qui soient en train d’annoncer un smoked meat. Ou le siècle de Jean-Louis Kérouac, un siècle qui fuit par les trous de la pissoire que son père essaye de colmater en mettant bout à bout les livres de son fils indigne (saint Gérard, priez pour nous) dans le Lowell perdu de son enfance, hanté par l’ombre du Docteur Sax et les seins de la belle Mary Carney. Carné, ça s’invente pas, comme premier désir de la chair. Et on remonte le courant comme ça, toutes les lettres de tous les mots avalés par le courant de la Merrimack qui inonde l’imprimerie du père où le fils a appris à placer les mots à l’envers avant de savoir écrire à l’endroit dans une langue qui n’est pas la sienne. Parce qu’on écrit tout le temps dans une langue étrangère.

Plus tard, une jambe cassée pour fuir les bancs d’école et la pelouse des terrains de football, c’est New York et la venue au monde du bebop, tous les chats d’Harlem miaulent comme des mitraillettes, blow, Charlie, blow, Jean-Louis écoute toujours la nuit rouler ses R avec, en bruit de fond, le son d’un cadavre qu’on jette dans l’Hudson, une femme qu’on marie pour sortir de prison, un livre de menteries avant de voir mourir son père dans ses bras en se faisant dire qu’on est une maudite déception pis qu’on doit prendre soin de mémère. Après, on part sur le chemin pis les menteries s’évanouissent à l’horizon, on a plus le choix, c’est toute ou rien : les mots perdus dans la rivière de l’enfance vont débouler sur la route comme de longs solos fous d’alto, on peut jamais retourner en arrière, le temps c’est un feu qui pogne dans la forêt, l’écrivain c’est un aigle qui regarde tout ça se détruire en son absence. C’est un témoin à charge, mais la preuve est dans sa tête.

Tout ça pour dire qu’on lit mal quelqu’un que le succès a détruit avec autant d’artisterie. Jean-Louis, hobo qu’on berce dans le roulis des trains de la Californie, avec ses petites prières catholiques cousues dans la doublure de son coat, tête chercheuse de paix dans la bouteille terrifiante du vide laissé par la tristesse de voir partir toute sa fratrie, frère et sœur, sont toués deux morts, Jean-Louis en bouddha incapable d’ascèse, Jean-Louis des vieux qui jouent au pool et des tavernes entre deux chaises, il courait après la source en buvant direct dedans, tous les Mexiques dans sa poche comme les rêves racontés au chevet de son lit, Jean-Louis ses cent ans sonnés, aujourd’hui 12 mars 2022, moi j’ai trente-neuf et j’écris pour te dire qu’on entend sonner la fin de l’hiver, tout est blanc dehors, faut plisser les yeux pour voir la frontière, elle est juste là, je l’ai trouvée.

Sur le chemin, ma vieille 132 plissée qui va jusqu’au bout du monde, je t’attends pis je t’écris une lettre de haut en bas du fleuve où tu chantes, dans le pays insensé qu’on invente avec la même langue, toi tu traduis et moi je trahis, on entend la même voix mémère qui crie d’arrêter de jouer, Jean-Louis, de rentrer souper, la neige commence à tomber encore, quand ça va fondre l’eau va être deux pieds creux dans rue pis le gros village va se réveiller du long cauchemar où t’es mort dans bouteille comme un génie d’une lampe, tu vas renaître dans le reel des fêtes, ça va être l’été, Jean-Louis, ça va être l’été pis la douleur va finir par s’en aller, on va la pousser en bas du pont dans le Merrimack avec toutes les lettres que t’as perdues, au bout du chemin que t’as écrit, pour te dire adieu.

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