Moustache folle

Le Cabaret des auteurs

Moustache folle

4 février 2022 par 

PHOTO: Catherine Paradis


Nos produits sont faits de vraie fourrure élevée en captivité de manière éthique. Notre bétail possède une lampe de luminothérapie simulant la lumière du soleil pour une pousse de poil optimale. Que vous souhaitiez flamboyer en portant du roux, incarner la classe avec du noir ou bien traîner la polyvalence sur votre visage avec nos différentes teintes de bruns et de blonds, nous avons ce qu’il vous faut. Portez votre virilité, assoyez votre pouvoir par votre pilosité.

COUPÉ

J’éteins la caméra et me redresse, tout de suite des gémissements se font entendre. « Assez! » Mes bêtes se calment, mais piochent tout de même avec impatience en attente de leur repas. Tous me regardent avec envie, me suppliant du regard de leur lancer la gamelle avant les autres. Comme toujours, c’est le doux Pascal qui reste toujours si sage durant la tonte qui se mérite le privilège. Je lance le reste de la nourriture aux autres et les observe s’empiffrer violemment de ma cuisine.

Un calendrier bien établi me permet de ne jamais être à court de poils. La sélection pour mon élevage se fait de manière très précise, en fonction de la pilosité faciale. Je les repère donc sur Tinder et les invite à prendre un verre chez moi. Si le produit me satisfait, j’ajoute un somnifère à leur coupe de vin. Simple comme bonjour.

Il est l’heure de coucher mon cheptel. J’analyse mon calendrier, demain j’ai une tonte : celle de mon beau Pascal. Je dois aussi continuer ma moustache rousse en chevron. Je swipe les plus beaux spécimens à droite et m’endors sans trop de problèmes.

Le soleil chatouille mon visage. Je pense à mon père, à son absence et surtout à sa longue moustache. Je me rappelle que les rares fois où il se rasait, il m’invitait à le regarder. J’observais avec fascination les poils qui chutaient dans le lavabo et ses yeux attentifs à son propre reflet. Il me disait « Si les yeux sont le reflet de l’âme, la moustache est celui de l’ego. » C’est lors de son dernier rasage que j’ai collecté, pour la première fois, sa toison. Je ne l’ai plus jamais revu.

Tonte de Pascal. Il avance tranquillement dans la cage de rasage. Je taille ses longs poils noirs qui tombent tout doucement dans le sac en plastique sous son menton. Je lui annonce que c’est terminé, il s’effondre dans le fond de la cage, j’accepte qu’il y demeure puisque je n’ai personne d’autre à raser. Je m’installe donc à mon bureau de travail et entreprends d’achever ma moustache rousse.

J’entends un son sourd. Je lève les yeux et vois Pascal sur le plancher, mon rasoir à la main. Je m’élance vers les clés me permettant d’ouvrir la cage. Une profonde entaille décore son cou et du sang auréole son corps. Son pouls est déjà faible, je décide de le bercer, essayant d’oublier les remords que j’ai d’avoir oublié le rasoir près de lui. Mes bêtes s’agitent à l’odeur du sang, ils crient et se déchaînent. Je sers le corps mou de Pascal, la vie glisse de son corps et la mort y pénètre. Je ne comprends pas. Au fond je crois que j’aimais Pascal. Je conserverai ses poils pour le restant de ma vie, comme ceux de mon père.

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