La guerre des mythes

La guerre des mythes

4 février 2022 par 


Il ne faudrait pas refermer trop vite l’essai de Virginie Hébert intitulé L’anglais en débat au Québec : mythes et cadrages, publié en octobre dernier, et, si on n’a pas encore eu le plaisir de le lire, il ne faudrait pas s’en priver davantage.

Pour ceux qui sont encore attachés à notre culture déjà riche que nous sommes en danger de perdre en raison de notre indifférence et de la mollesse de nos dirigeants à la défendre, Hébert apporte un élément essentiel de réflexion. Sans prendre parti sur les problèmes que son livre évoque, l’essayiste nous donne cependant des matériaux pour alimenter notre réflexion et fonder notre choix entre le laisser-faire et le combat pour la pérennité.

Une culture est indissociable de la langue qui la modèle en l’exprimant. L’essai de Hébert retrace l’affrontement de deux cadres idéologiques qui existent depuis la Conquête et qui se reflètent dans des courants sociaux et politiques. Ces cadres, qu’elle nomme respectivement « libéral » et « nationaliste », s’incarnent dans deux groupes qui s’affrontent tout au long de notre histoire depuis la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. Elle nous fait réaliser que les difficultés que nous vivons actuellement prennent leur source dans ce drame. Il y a d’un côté le camp nationaliste attaché à sa culture d’origine et aux valeurs qu’elle transporte; de l’autre, ceux qui croient qu’il serait plus logique, plus facile et confortable d’adopter la langue du conquérant, de se fondre au groupe des plus forts. Comme si ces choses allaient de soi…

Ce schéma est à l’image des tiraillements qui agitent aujourd’hui la société québécoise. On dirait qu’après une période où la lutte pour la préservation de notre langue a été trop frileuse, nous assistons à un sursaut du courant nationaliste, regroupant ceux qui ont à cœur la préservation de la langue et de la culture que nous avons su conserver au prix de luttes incessantes. Nous pouvons aussi constater que peu de choses ont changé depuis la déclaration de Lord Durham selon laquelle « [t]oute autre race que la race anglaise y apparaît dans un état d’infériorité. C’est pour les tirer de cette infériorité que je veux donner aux Canadiens notre caractère anglais. »

Toujours, depuis la Conquête, une part importante de l’élite économique et religieuse, désireuse de profiter des privilèges en récompense de sa soumission, s’est rangée du côté des vainqueurs. Il suffit d’observer la conduite actuelle des gens d’affaires importants et de nos députés fédéraux pour s’en convaincre. Rien n’a changé? Pas vraiment.

Un changement fondamental se produit depuis peu. Alors que jadis cette désertion intéressée était l’affaire d’une partie des dirigeants politiques et économiques, tandis que la majorité du peuple continuait à vivre selon les traditions françaises et à défendre les valeurs qui constituaient son héritage culturel, de nos jours, ce sont les parents des enfants, ce sont les gens du peuple qui réclament toujours plus d’anglais dans tous les programmes scolaires.

Ils ont si bien assimilé le mythe du « hors de l’anglais point de salut » que, pour la réussite de leur progéniture, ils croient qu’elle doit être bilingue, dut-on pour cela négliger sa langue maternelle. On raisonne comme si les langues étaient des outils neutres, interchangeables, juxtaposables, sans conséquences. Il est pourtant évident que leur langue première, dévalorisée par cette conception primaire, devient pour l’enfant un colifichet pénible à traîner. Il ne leur vient pas à l’idée que la mort d’un peuple est, pour ceux qui la vivent, une épreuve longue et douloureuse et qu’ils seront longtemps considérés comme membres d’une classe inférieure tout juste apte à servir.

Hébert, dans son essai, nous amène à déduire que nous devons choisir entre « être ou ne pas être » ce que les générations qui nous ont précédés nous ont construit comme identité.

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