Peau : à propos de sexe, de classe et de littérature, la pensée lesbienne de Dorothy Allison

Peau : à propos de sexe, de classe et de littérature, la pensée lesbienne de Dorothy Allison

3 novembre 2021 par 


« Je suis une seule et même personne, […]

qui est lesbienne et écrivaine1. »

C’est ainsi que Dorothy Allison, autrice et activiste féministe depuis les années 1970, se présente dans l’un des vingt-quatre courts essais composant Peau. Cet ouvrage, d’abord paru en 1994, en anglais, tient une place de choix dans le monde littéraire francophone. Il s’agit du premier livre traduit et paru dans la première collection LGBT française, Le Rayon, créé par l’écrivain Guillaume Dustan, en 1999.

« Tout ce que je sais, tout ce que je mets dans mes fictions blessera quelqu’un·e quelque part aussi sûrement que cela soulagera et éclairera quelqu’un·e d’autre. Quelle est alors ma responsabilité? Que dois-je réprimer? Que dois-je craindre et modifier, ma propre nudité ou la douleur du lecteur et de la lectrice2? »

Allison puise dans sa relation avec son corps et son expérience personnelle pour écrire. Son discours regroupe politique et écriture et se rapproche d’un genre que Paul B. Preciado nomme « autothéorie », un « essai corporel3 ». Dans Peau, Allison examine sa jeunesse dans la campagne du sud des États-Unis, son éveil à la sexualité et au désir entourée de ses tantes et cousines enceintes, à quatorze ans à peine, de leur beau-père agresseur; une époque marquée par la misère sociale et la lesbophobie ambiante. L’autrice revient également sur son arrivée à New York pour étudier en lettres et suivre des ateliers d’écriture animés par de grandes figures lesbiennes comme Bertha Harris au milieu des Sex Wars4. En partageant sa propre mise à nue, Allison encourage chacun·e à faire de même et à dire sa vérité : « Que nos histoires vraies soient violentes, déplaisantes, douloureuses, stupéfiantes et obsédantes, je n’en doute pas. Mais nos histoires vraies seront de la littérature. Personne ne pourra les oublier, et même si lire les passages sombres et dangereux de nos vies ne nous ravit pas toujours, l’impact de notre réalité demeure ce que nous pouvons demander de mieux à notre littérature5. »

Travaillant moi-même sur le lesbianisme et le queer en littérature pour ma maîtrise en création littéraire à l’UQAR, je suis toujours surprise de découvrir l’immensité de l’univers littéraire lesbien. Les lesbiennes pensent, écrivent et partagent leurs savoirs depuis des décennies, mais sont constamment invisibilisées aux yeux du grand public et dans le monde littéraire. Heureusement, les personnes qui écrivent les pensées lesbiennes vraies, brutes et non normées bouillonnent de créativité, d’envie et de courage pour partager leurs expériences dans des espaces qu’elles créent souvent elles-mêmes : zines, publications sur les réseaux sociaux, etc. Allison est leur première admiratrice : « Si nous, écrivain·es, voulons continuer, nous avons besoin de plus de personnes ayant une grande ambition, des personnes qui refusent la censure, le rejet et la haine, des personnes qui espèrent toujours changer le monde6. »

1.Dorothy Allison, Peau : à propos de sexe, de classe et de littérature, Cambourakis, 2015, p. 259. Deuxième édition du recueil, agrémentée de sept essais inédits.

2.Ibid., p. 212.

3.Paul B. Preciado, Testo junkie : sexe, drogue et biopolitique, Grasset, 2008, p. 5.

4.Conflits entre féministes concernant la sexualité dans les années 1970 et 1980 aux États-Unis.

5. Dorothy Alisson, op. cit., p. 204.

6.Ibid., p. 258.

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