Le mépris envers les Canadiens français : une longue tradition

Le mépris envers les Canadiens français : une longue tradition

12 novembre 2021 par 

Il n’y a rien que j’aime plus que de me retirer dans le bois quelques jours au moment de l’apothéose chromatique. Une fête pour les sens : odeurs, couleurs, silence. Pour occuper mes soirées, j’ai lu Ils ont couru l’Amérique1. Je n’en revenais pas de si mal connaître l’empreinte franco-américaine sur ce continent. Je n’en reviens pas du mépris envers les Canadiens, et ce, dès le début de leur existence.

On leur reproche d’être peu doués pour la subordination. On a commencé par mépriser les « ensauvagés ». Pour un Français d’humble extraction, la vie des Autochtones était attrayante : une pauvreté comme il sévissait en France n’existait pas, les territoires appartenaient à la communauté, la nourriture était généralement abondante et partagée entre tous; en outre, la liberté sexuelle était de celle qu’il nous faudra attendre jusqu’aux années soixante avant de connaître.  En matière de commerce avec les Autochtones, la France était d’une incompétence crasse. Seul le profit facile comptait. Pas question pour les administrateurs français d’écouter les colons nés ici (qu’on appelle Canadiens) au fait des règles du commerce, de la guerre et de la diplomatie des peuples d’ici.

Ces « remarquables oubliés » ont sillonné l’Amérique, découvrant des routes allant de l’Atlantique au Pacifique, de la Baie d’Hudson au Nouveau-Mexique. Certains étaient illettrés et ne pouvaient écrire leurs aventures, qui valaient bien celles d’un Kit Carson; d’autres sont instruits tel Louis Jolliet hydrographe et cartographe ou le métis Jean-Baptiste Charbonneau qui parlait, outre plusieurs langues autochtones, l’anglais, l’italien et l’allemand. Chez ces hommes épris de liberté, on trouve de tout : d’habiles diplomates, des négociants prospères, des pirates, des montagnards, des cowboys, et même un chef de bandits. Ils ont en commun d’avoir appris les langues des premiers peuples et d’avoir admiré leur savoir-faire. On les méprisait notamment parce qu’ils s’intégraient souvent au sein de communautés amérindiennes, au point d’en faire partie. En lisant leurs histoires, je me dis qu’il aurait été possible de créer en Amérique un grand peuple métissé de toutes les nations du continent, s’il ne s’était agi que des rapports humains. L’avidité impérialiste combinée aux saints dogmes des Églises rendait toutefois la chose impossible.

Entre 1840 et 1955, un million de Québécois ont migré vers les États-Unis. Souvent considérés comme du « cheap labor », ils ne sont, sur l’échelle de la blanchéité, ni véritablement Blancs ni non-Blancs; ils furent même la cible du Ku Klux Klan. En fin de compte, les Français, les Anglais et les Américains auront tour à tour méprisé à la fois les Canadiens français, les Métis et les nations autochtones.

Récemment, certains se sont indignés qu’en Alberta un Guide de l’électeur traduit en 10 langues omettait le français. Je doute que les Canadiens français aient été surpris, car le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Lorsque j’habitais Hamilton, j’ai reçu, pour l’élection de 1988, un dépliant libéral anglais-italien-espagnol-russe-allemand-ukrainien-chinois, sans un mot de français. Plus tard, quelques années avant le love-in de Montréal, j’ai assisté à une fête du Canada multiculturelle organisée par Sheila Copps : sur le site, des stands offraient des plats typiques de la mosaïque canadienne, des spectacles de différentes origines culturelles s’enchaînaient les uns après les autres. Pendant que je dégustais des pierogi en regardant du folklore polonais, j’ai eu la curiosité de consulter le programme : rien en français, ni bouffe, ni spectacle. Lorsque j’en ai fait la remarque à une amie, journaliste au Hamilton Spectator, elle a eu l’honnêteté de me répondre franchement : un spectacle en français aurait été hué et aurait gâché la fête…

Il semble que le multiculturalisme n’inclut pas la culture canadienne-française. On aime bien faire comme si les Canadiens français n’existaient pas. Le summum du mépris. Le français devient ce problème québécois qu’on n’a jamais réussi à régler. Si les qualificatifs négatifs accolés aux Québécois au fil des décennies avaient été utilisés pour désigner des juifs, le Canada se serait fait une sacrée réputation de raciste, car le Congrès juif aurait hurlé. Aujourd’hui, le Québec bashing repose essentiellement sur l’idée que, les Québécois étant, eux, racistes, on peut les mépriser sans vergogne du haut d’une prétendue supériorité morale. Cela vous dit quelque chose la parabole de la paille et de la poutre? Il y avait bien une manière de se libérer de cette gangue de mépris, mais le peuple a dit non deux fois.

1. Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Ils ont couru l’Amérique. De remarquables oubliés, tome 2, Lux, 2014.

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