L’autoroute 20, lointain mirage

L’autoroute 20, lointain mirage

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
11 novembre 2021 par 

Photo: cimt-chau


C’est un refrain typiquement bas-laurentien : périodiquement, la question du prolongement de l’autoroute 20 jusqu’au Bic revient dans l’actualité. Les opposants sont toutefois assez sereins, conscients que la réalisation de ce projet ardemment désiré par la sphère économique de Rimouski est très hypothétique.

Questionné en début de semaine par une radio parlée, le nouveau maire de Rimouski s’est rapidement débarrassé du sujet : il apportera son appui au prolongement si celui-ci se précise, mais au quotidien, il a d’autres chats à fouetter, a expliqué Guy Caron en substance.

À 70 km de là, dans son salon d’où il aperçoit le pont de la 132 sur la rivière Trois-Pistoles, Mikael Rioux doute fortement de la nécessité de ce nouveau ruban d’asphalte : « Je travaille à Trois-Pistoles, donc je passe devant la fromagerie des Basques tous les jours. Si quelqu’un devait être pour la 20 à cause des bouchons de circulation, ce serait moi! »

Mais en ce jour de novembre, aucun cliché de file d’attente ne circule sur les réseaux sociaux. Et pour cause : cela ne se produit que cinq ou six jours par année, en plein été. « On a déjà fait un Facebook Live de l’heure de pointe, de 8 à 9h, une journée de semaine en mai, explique Mikael Rioux. Sur la vidéo, il y a environ 10 voitures qui passent à la minute. »

Un village sacrifié à l’automobile

Rivière-Trois-Pistoles a été défiguré lorsque le pont actuel a été construit. Pour faire place à la route 132, une trentaine de maisons ont été démolies, rapporte le militant. Le village est coupé en deux : pour y accéder, il faut prendre ce qui ressemble à des bretelles d’autoroute.

Si la 20 voit le jour, un viaduc haut de 80 mètres sera construit au ras des dernières maisons du village, qui ne sera donc pas moins bruyant. Plus loin, des milieux humides seront touchés, des terres agricoles imperméabilisées, des érablières affectées. Les commerces de Trois-Pistoles souffriront à coup sûr, raison pour laquelle le nouveau maire Philippe Guilbert a fait connaître son opposition. « Sauf que c’est quoi le pouvoir politique d’un maire de Trois-Pistoles face au lobby des gens d’affaires de Rimouski, qui pousse depuis des années? », demande Mikael Rioux.

Les avantages du prolongement de la 20 sont très incertains et représenteraient un gain de quelques minutes. Trois tracés ont été déterminés, mais ils représentent par moments des détours par rapport à la 132, relativement droite. Certains passages ne sont pas évidents – où se faufiler entre Saint-Simon et Saint-Mathieu? – et rencontreront une forte opposition. Quant au pont sur la rivière Trois-Pistoles, il devra faire 570 mètres de long, dans une géologie compliquée propice aux glissements de terrain.

« Ça peut amener d’importants dépassements de coût », note Mikael Rioux. Près de là, le tronçon entre L’Isle-Verte et Notre-Dame-des-Neiges a coûté 10 millions $ du kilomètre, contre 7 pour celui entre Cacouna et L’Isle-Verte, ouvert plus tôt. La facture du prolongement jusqu’au Bic, incluant la construction du pont, totalisera donc plusieurs centaines de millions, voire un milliard de dollars, en plus des coûts annuels d’entretien.

Des alternatives existent

Mikael Rioux assure que les opposants ne sont pas dogmatiques : ils comprennent très bien les arguments de ceux qui dénoncent le manque de sécurité de l’itinéraire actuel. La construction d’une « demi-autoroute » permettant les chocs frontaux et passant sur des plateaux exposés aux forts vents hivernaux ne les convainc toutefois pas. C’est pourquoi ils proposent plutôt une amélioration du tracé actuel de la 132, avec élargissement par endroits, voire contournement de Saint-Simon. Le député fédéral Maxime Blanchette-Joncas s’est lui-même déclaré en faveur d’une « 132 bonifiée » après son élection en 2019.

Quant à l’argument de la Chambre de commerce de Rimouski voulant que la région puisse être coupée du monde en cas de problème majeur, le fondateur de l’Échofête le balaie du revers de la main : « C’est vrai à certains endroits en Gaspésie, mais au Bas-Saint-Laurent tu peux toujours passer par les rangs. Depuis que je suis au monde, je n’ai jamais entendu dire que la route ait été bloquée pendant des semaines. »

« Je crois que ce qui va se passer, c’est que la CAQ va vouloir remporter Rimouski aux prochaines élections, poursuit-il. Pour ce faire, ils vont annoncer à la dernière minute le retour du prolongement de l’autoroute 20 dans le Plan québécois des infrastructures (PQI). » Cela ne signifie pas pour autant que la construction se fera rapidement : d’une part, la facture sera salée, et d’autre part, on l’imagine mal débuter avant que l’autoroute 85 soit terminée, en 2025.

D’ici-là, les mentalités peuvent évoluer : cette année, le Pays de Galles a annoncé qu’il ne construirait plus de nouvelles routes. « Le temps est du côté des opposants : plus ça va aller, plus on va entendre parler des changements climatiques et des modifications qu’on a besoin d’effectuer dans nos comportements », estime Mikael Rioux. Avec un autre Rioux de Trois-Pistoles (Sébastien), il a créé le groupe Le pont de la 20, ça tient pas debout et est prêt à prendre le blâme : « Le gouvernement doit lui aussi se dire que ça n’a pas de bon sens. Avoir un groupe d’opposants, ça lui permet de mettre ça sur notre dos s’il décide de ne pas le faire! »

Ce comité a en tout cas une idée pour le futur : prendre l’argent que coûterait le prolongement de la 20 pour financer une amélioration de la 132, et mettre le reste dans un nouveau Fonds d’urgence climatique Québec, ou FUCQ. Celui-ci servirait à réparer et protéger les tronçons de route menacés par les changements climatiques (et notamment l’érosion côtière) dans l’Est-du-Québec. « Il y a des cas beaucoup plus pressants, soyons solidaires des autres régions, comme les Îles-de-la-Madeleine », conclut Mikael Rioux.

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