La mécanique du « caribou-scepticisme »

La mécanique du « caribou-scepticisme »

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
12 novembre 2021 par 


Alors qu’il ne reste plus qu’une quarantaine de caribous en Gaspésie, le gouvernement du Québec a décidé de repousser d’un an le dépôt de sa stratégie de rétablissement du caribou forestier, soit 2023. Le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) a annoncé que dans l’immédiat, une commission indépendante ne comptant aucun spécialiste de l’ongulé mènerait des consultations régionales.

En entrevue à l’émission Info-Réveil d’ICI Bas-Saint-Laurent jeudi 11 novembre, le ministre Pierre Dufour a expliqué qu’il créait cette commission car « le caribou est un sujet très polarisé entre différents intervenants », et qu’il avait pu constater lors d’une tournée des régions en 2019 que « des éléments étaient encore manquants dans ce dossier ».

« On a une problématique (sic) au sud avec nos hardes isolées, mais on a aussi une problématique (re-sic) de caribou au nord, où il n’y a pas d’industrie forestière », a notamment déclaré le ministre, qui pense que l’exploitation forestière n’est pas seule responsable du déclin du cervidé. « Est-ce que les changements climatiques ont une conséquence directe sur le caribou? », a-t-il questionné plus tard.

Pourtant, le caribou forestier est une espèce qui a été étudiée sous toutes ses coutures depuis de nombreuses années. Le plus récent programme de rétablissement de la harde gaspésienne, publié en 2020 par Environnement et Changement climatique Canada, est on ne peut plus clair : « En Amérique du Nord, l’exploitation forestière est le principal facteur responsable du recul de l’aire de répartition du caribou des bois vers le Nord. À l’échelle régionale [en Gaspésie], il s’agit probablement de la cause ultime de déclin la plus importante. »

« Des effets des changements climatiques sur la population de caribous de la Gaspésie sont anticipés, mais leur teneur exacte et leur imminence ne sont pas encore connues », dit également le document. En bref, il sera essentiel de les étudier comme le suggère le ministre Dufour, mais à court terme il est clair que la perturbation de l’habitat du caribou, causée notamment par l’industrie forestière, a un impact bien plus important sur son déclin.

Pierre Dufour reprend des éléments du discours de l’industrie forestière, qui tente depuis des années de minimiser son rôle dans la disparition de l’animal emblématique du Canada. Dans un article publié en 2018 par le Wildlife Society Bulletin, des scientifiques ont examiné les déclarations de plusieurs compagnies forestières, de lobbyistes de l’industrie et de think tanks conservateurs dans le nord de l’Ontario, une autre région forestière. Leur conclusion : comme les climato-sceptiques, les « caribou-sceptiques » exploitent au maximum les incertitudes scientifiques afin qu’aucune mesure contraignante pour l’industrie ne soit mise en place.

Cela se fait selon trois tactiques

La première consiste à nier qu’il existe un problème. Pour cela, on mettra en doute les données scientifiques ou la méthodologie, et on leur opposera des données anecdotiques pour montrer que la situation n’est pas si mauvaise – l’équivalent d’utiliser quelques données météorologiques d’une région particulière pour contester la réalité du réchauffement global. Au Québec, où le déclin du caribou est très bien documenté, cette tactique n’est guère utilisée en ce moment.

Deuxième tactique : on remet en question les causes du problème. Aujourd’hui, les climato-sceptiques reconnaissent que les changements climatiques existent, mais prétendent que l’activité humaine n’est pas la seule responsable – alors que le dernier rapport du GIEC affirme sans équivoque que le réchauffement global est bien l’œuvre de l’homme.

C’est dans ces eaux que navigue Pierre Dufour qui, bien qu’il reconnaisse que l’industrie forestière a un impact sur le caribou, pointe d’autres causes – dans ce cas, ironiquement, les changements climatiques.

Enfin, la troisième tactique est de dire que le problème est trop coûteux à résoudre. Combattre les changements climatiques impose de modifier notre mode de vie? Travaillons plutôt sur l’adaptation, diront certains – et ce, bien que les coûts de l’inaction climatique seront extrêmement élevés. En 2014, Philippe Couillard avait traduit cette pensée en langage caribou-sceptique dans une déclaration restée célèbre : « Je ne sacrifierai pas une seule job dans la forêt pour les caribous ».

Aujourd’hui, il semble que cette dernière tactique ne soit plus nécessaire : si l’on repousse sans cesse la mise en place d’un plan de rétablissement du caribou forestier, celui-ci viendra à disparaître dans plusieurs régions du Québec sans qu’on n’ait à remettre en question les pratiques forestières...

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