En Gaspésie, des anarchistes bien organisés

En Gaspésie, des anarchistes bien organisés

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
18 novembre 2021 par 


Il y a trois ans, le Réseau libertaire Brume noire était fondé à Gaspé. Depuis, ce petit comité anarchiste s’est imposé dans le paysage local, tantôt s’opposant à des projets qu’il juge néfastes, tantôt apportant sa collaboration à des initiatives communautaires. Entrevue avec un des membres, Olivier Brien.

Le Mouton Noir : C’est quoi au juste, un réseau libertaire?

Olivier Brien : Cela signifie que notre objectif est de réseauter, donc de discuter de projets libertaires ou de théories en lien avec les causes libertaires. Au début, le collectif se réunissait chez un membre où il y avait des discussions, des projections, des lectures de texte. Suite à une attaque raciste contre une personne musulmane dans un bar de Gaspé, nous avons organisé notre premier événement, en l’occurrence un barbecue pour soutenir la victime. Puis de réelles assemblées générales ont eu lieu, avec des règlements établis par les participants.

Aujourd’hui, le Réseau réunit une trentaine de personnes du grand Gaspé qui prônent le socialisme libertaire – une organisation fondée sur les principes d’égalité et d’autogestion. Grâce au pouvoir du collectif, il est plus facile pour nos membres de mener à bien des projets dans la communauté, ou d’être orientées vers les bonnes personnes sur le territoire.

D’autres gens gravitent autour du réseau. Par exemple, des organismes culturels qui nous demandent parfois de tenir des stands d’éducation populaire lors d’événements culturels, ou des groupes militants qui nous invitent à participer à des manifestations, ou à leur donner un coup de main en faisant de l’affichage et en distribuant des dépliants.

Les anarchistes sont peu visibles en région, beaucoup moins qu’en ville en tout cas. En quoi cela vous amène à agir différemment?

La révolution industrielle a créé les métropoles, et on observe depuis quelque temps un retour vers les régions. Les anarchistes ne font pas exception et souhaitent s’organiser en région. Beaucoup de membres du réseau veulent démarrer des communautés autogérées ou des coopératives d’habitation, ou utiliser toute autre méthode qu’ils jugent pertinente pour créer plus d’autodétermination chez les gens autour d’eux.

Ce qu’on aime, c’est voir les outils qui sont à notre disposition pour contribuer à une émancipation des travailleur·se·s et des autres gens qui sont sur le territoire, quelles sont les luttes qui existent déjà et comment on peut les appuyer. Un de nos membres a fait un dépliant sur les initiatives autogérées autour de la pointe gaspésienne : on peut penser au Loco Local à Bonaventure, à la coopérative RAC City à Rivière-à-Claude, ou à divers projets maraichers …

Nos membres s’impliquent beaucoup dans le secteur communautaire, qui est très fort dans les milieux ruraux où il y a moins de services et plus de besoins à certains niveaux. C’est un levier qu’on trouve pertinent pour atteindre des gens qui ne s’affichent pas comme libertaires, mais qui ont des techniques ou des méthodes de vie libertaires. Parce que se proclamer anarchiste, c’est de la théorie, c’est juste un mot pour décrire une identité sociale… Tout le monde n’a pas besoin de s’afficher comme cela pour prôner l’autodétermination et s’éloigner de la centralisation étatique.

Donnez-nous quelques exemples d’activités du Réseau libertaire Brume noire depuis sa création.

On a été impliqués dans des manifestations à Gaspé, dans le cadre du mouvement La planète s’invite au Parlement. On est en train d’essayer de faire tomber le règlement anticonstitutionnel de la Ville qui dit pour organiser une manifestation, il faut un permis. On a aussi apporté notre aide au Camp de la Rivière, qui demandait la fin du projet pétrolier Galt, en apportant des vivres et en diffusant de l’information.

On a organisé des rassemblements antiracistes pour soutenir le mouvement Black Lives Matter et les Premières nations qui ont des problèmes avec la GRC. On a aussi participé à l’organisation d’une Saint-Valentin Queer, on a tenu des actions de solidarité internationale pour le Rojava (Kurdistan syrien) et pour les personnes qui se battaient contre les feux de forêt au Brésil, à qui on a pu envoyer des équipements grâce aux fonds qu’on a amassés.

On a présenté des ateliers d’éducation populaire au cégep et dans les salons du livre anarchiste de Montréal et d’Halifax. On a mis en place des étagères libres où il y a des zines et des livres sur les causes libertaires à la microbrasserie Cap Gaspé, à la Maison des jeunes et au Café de la Traverse à St-Majorique.

On a fait un match de soccer contre le racisme qui a été très populaire à Gaspé. Plusieurs organisations comme la Ville, des entreprises et la Première nation de Gespeg se sont jointes à l’événement.

Mais une de nos grosses victoires, c’est quand un de nos membres s’est rendu compte qu’il y avait un gros manque au niveau de la sensibilisation à la consommation de drogues dans la région – il n’y a qu’un organisme, ouvert seulement l’été. Cette personne a appelé un organisme de Montréal qui donne des formations sur la naloxone [médicament pour les overdoses au fentanyl], puis a contacté des acteurs communautaires (infirmières du CISSS, travailleurs de corridors, travailleurs sociaux, organismes) et la Ville. Depuis, c’est le Réseau libertaire Brume noire qui s’occupe de fournir les CLSC, les infirmières, les festivals et les travailleurs sociaux avec de la naloxone!

En 2020, on a lancé un mouvement pour l’accès au camping sur le territoire de Gaspé, que la Ville avait interdit. On a fait une pétition et le Réseau a été inclus dans les consultations qui ont suivi, c’était la première fois que la municipalité et la MRC reconnaissaient le Réseau.

Vers quels genres de lutte on s’en va en Gaspésie dans les prochaines années?

La question des hydrocarbures reste en toile de fond, on suit ce dossier avec Solidarité Gaspésie et La planète s’invite au Parlement. On a fait une action cet hiver pour informer les gens de la poursuite de Gaspé Énergies contre le gouvernement. Le gouvernement Legault veut arrêter l’exploitation d’hydrocarbures, donc ça va sûrement clore le sujet, mais on va quand même rester au courant de ce qui se passe.

Et on a encore un gros questionnement au niveau organisationnel et politique. Plusieurs groupes nous ont contactés, comme les Zapatistes, des Autochtones de partout au Canada, des libertaires en Argentine ou au Chili, par pure envie de connexion, pour voir comment ça se passe de notre côté. Ils sont souvent organisés différemment de nous, parce qu’ils vivent des violences plus raidcales que nous, mais il y a de belles opportunités d’apprentissage à ce niveau pour nous.

Les propos ont été revus et condensés pour plus de clarté.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe