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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Suzanne la rassembleuse

RETOUR DU BULLETIN TÉLÉVISÉ DE RADIO-CANADA

Suzanne la rassembleuse

13 octobre 2021 par 


L’héritage de Suzanne Tremblay nous a laissé quelques legs, mais aucun ne sera aussi précieux que la lutte pour le retour d’une information vraiment régionale de Radio-Canada dans le Bas-Saint-Laurent.

Fondée en 1954 par Jules A. Brillant, la station CJBR-TV a permis à Rimouski de devenir la troisième ville au Québec, après Montréal et Québec, à utiliser ce nouveau média qu’était alors la télévision. Matane (CKBL en 1958) et Rivière-du-Loup (CKRT en 1962) ont suivi1. Mais la station de Rimouski se distingue en devenant rapidement un passage obligé pour le développement des grands talents journalistiques de Radio-Canada, tels Pierre Nadeau et Bernard Derome.

Le 5 décembre 1990, 36 ans jour pour jour après la mise en ondes de CJBR-TV, l’Est-du-Québec est assommé par l’annonce par Radio-Canada que les stations de Rimouski et de Sept-Îles allaient devenir de simples bureaux d’information. Quant à la station de Matane, elle est tout simplement fermée2.

La décision ne passe pas et la population se mobilise. Un grand spectacle de solidarité rassemble 5 000 personnes au Colisée de Rimouski, plaidant pour le renversement de cette décision. Mais la société d’État ne recule pas.

L’élection de Suzanne Tremblay comme députée fédérale de Rimouski-Témiscouata donne un nouveau souffle à cette résistance. Porte-parole de l’opposition officielle en matière de Patrimoine canadien, elle dispose de la tribune idéale pour la lutte pour la régionalisation de l’information. Dans son premier discours comme députée le 24 janvier 1994, elle annonce d’ailleurs ses couleurs :

Pour ce qui concerne Radio-Canada, on sait qu’en 1990, à la suite de choix budgétaires du précédent gouvernement, la Société se trouva devant un manque à gagner de 108 millions de dollars. Le président annonça alors des coupures sans précédent, décrétant la fermeture de 11 stations locales ou régionales de télévision, dont celles de Rimouski, Matane et Sept-Îles, la perte de 1 100 emplois, et notamment 280 emplois perdus ou reclassés dans la grande région de l'Est-du-Québec.

Ces compressions, qui ont eu et continuent d’avoir des effets néfastes sur le développement des régions, n’ont cependant pas comblé les manques à gagner de Radio-Canada.

La lutte pour le retour de Radio-Canada dans la région se heurte à un obstacle de taille : le tiraillement continuel entre Rimouski, Matane et Sept-Îles qui, chacune, revendiquent le site de la production régionale.

Suzanne Tremblay et le Bloc québécois refusent de prendre position, et demandent aux acteurs régionaux de s’unir, sans succès. Paradoxalement, son départ de la scène fédérale en 2003 redonne une nouvelle vie à la mobilisation régionale, puisqu’elle a maintenant les coudées franches.

Après avoir succédé à Adéodat St-Pierre à la présidence de la Coalition urgence rurale en 2006, elle joint ses forces à celles du maire de Rimouski, Éric Forest, pour former et coprésider une coalition régionale visant le retour de la production d'un bulletin d'information télévisé dans l'Est-du-Québec.

Cette coalition constituera l’effort-clé pour rassembler et unir la région. Pour Éric Forest, « chacun avait […] tenté de ramener le bulletin chez soi. Il faut maintenant éviter de se diviser entre nous et il faut faire front commun. Ensuite, Radio-Canada pourra décider elle-même quel sera le meilleur endroit pour implanter un bulletin de nouvelles3».

C’est cette unité qui conduira à l’approbation par le CRTC du transfert de l’information régionale de Québec vers Rimouski le 19 mars 2010, une décision entérinée par le conseil d’administration de la Société d’État le 22 septembre suivant.

Pour Suzanne Tremblay, la nouvelle est fantastique : la région aura maintenant une meilleure visibilité à Montréal et les gens de l'Est-du-Québec seront en mesure de mieux communiquer entre eux : « Ça nous permet de nous remettre en contact les uns avec les autres. Quand je faisais de la politique, je me suis rendu compte qu’on n’est plus en contact avec Sept-Îles ou avec Gaspé. Tout s’en va à Québec et c’est eux autres qui décident4. »

Deux ans et 10 millions de dollars plus tard, le premier bulletin de nouvelles télévisées de Radio-Canada complètement produit dans la région en 22 ans apparaissait sur nos écrans, qui redevenaient finalement le miroir de nos communautés.

Guy Caron a été député fédéral de Rimouski-Neigette—Témiscouata—Les Basques de 2001 à 2019 et a donné le cours Politiques publiques intersectorielles et territoire du département Sociétés, territoires et développement de l’UQAR à l’hiver 2021.

1. Fernand Harvey, « Les débuts de la télédiffusion dans l’est du Québec », Cap-aux-Diamants, no 68, 2002, p. 27-33.

2. Ghislaine Rheault, « Radio-Canada abandonne l’Est », Le Soleil, 6 décembre 1990, p. 1.

3. Paul Cauchon, « Une coalition veut le retour de Radio-Canada dans l'est du Québec », Le Devoir, 8 mars 2007, p. B8.

4. « Un centre multimédia à Rimouski », Radio-Canada, 22 septembre 2010.

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