Élections municipales : des élus sans opposition, mais avec de plus grands pouvoirs

Élections municipales : des élus sans opposition, mais avec de plus grands pouvoirs

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
22 octobre 2021 par 


Les élections municipales n’ont pas encore eu lieu que faute d’opposition, près de 60 % des maires du Bas-Saint-Laurent ont déjà été élus. Certains relativisent la situation en parlant d’une « marque de confiance », comme la ministre des Affaires municipales Andrée Laforest. Cependant, le rôle d’un maire dépasse aujourd’hui les limites de sa municipalité, et certains obtiennent une grande influence sans jamais avoir à présenter leur vision à la population.

« Une élection, c’est beaucoup plus qu’une contestation du conseil municipal sortant », remarque le professeur de sciences politiques au cégep de Rimouski Jean-François Fortin, qui dit être déçu que personne ne se soit présenté face à lui pour briguer la mairie de Sainte-Flavie. « C’est une occasion de présenter un leadership, de proposer une vision différente du développement. »

Cela n’arrivera donc pas dans six municipalités sur dix. Mais si on rappelle souvent que les élus ont de plus en plus de responsabilités, les maires ne font pas que gérer leur village : ils s’intéressent aussi au développement régional et certains gèrent ce qui ressemble à des entreprises publiques.

La pyramide municipale

En effet, le premier magistrat de chaque municipalité siège automatiquement au conseil des maires de sa MRC. Dans quatre MRC sur huit du Bas-Saint-Laurent, les maires élisent un préfet parmi l’un d’entre eux. Ce préfet siègera à son tour dans de nombreux comités où se décide l’avenir de la région…

Ainsi, dans La Mitis, Jean-François Fortin et ses collègues maires devront voter courant novembre pour élire leur préfet. Bruno Paradis, qui est aussi maire de Price, occupe ce poste depuis 2017 et a d’ores et déjà annoncé qu’il souhaitait continuer. Être préfet lui a par exemple permis de devenir président de la Régie intermunicipale de l’aéroport régional de Mont-Joli, ou de siéger au Collectif régional de développement, un organisme de planification et de concertation en matière de développement régional.

Pourtant, élu maire de Price sans opposition en 2017 et en 2021, M. Paradis n’a jamais eu à débattre en public avec un adversaire du futur de l’aéroport ou de développement régional.

Depuis toujours, Jean-François Fortin est en faveur de l’élection d’un préfet au suffrage universel, car il pense que celui lui confère une plus grande légitimité et le rend redevable auprès des citoyens et non des maires. Il croit toutefois que Bruno Paradis rend régulièrement des comptes, notamment en intervenant dans les médias. Par ailleurs, il lui a fallu présenter ses engagements auprès des autres maires de La Mitis au moment de soumettre sa candidature au poste de préfet. « Le préfet va se faire le porte-étendard de la vision des élus du même territoire », résume M. Fortin.

À Rivière-du-Loup : papiers, crayons, et pas de débat

Dans la MRC de Rivière-du-Loup, on fait par contre l’économie de débats au moment d’élire le préfet : on utilise en effet un mode de votation archaïque, où chaque maire écrit le nom de son favori sur un papier, sans qu’il n’y ait de mise en candidature au préalable. Depuis 2002, c’est toujours le même nom qui ressort de l’urne : Michel Lagacé. Lors des dernières élections, en novembre 2020, il a même obtenu 20 votes sur 20.

M. Lagacé a acquis une influence énorme au Bas-Saint-Laurent. Il est notamment président de la Table régionale des élus municipaux, qui veut être l’interlocutrice privilégiée de la région avec le gouvernement du Québec, et a même évincé les députés Harold LeBel et Pascal Bérubé de ses réunions de suivi de la pandémie en mai dernier.

Parmi ses nombreux chapeaux, Michel Lagacé est président de la SÉMER, qui a englouti près de 30 millions $ dans son usine de biométhanisation sans avoir encore réussi à vendre de gaz naturel. On le retrouve aussi à la tête de la Régie intermunicipale de l’énergie du Bas-Saint-Laurent, qui est actionnaire des parcs éoliens Nicolas-Riou et Roncevaux et vient d’approuver un budget de presque 12 millions $ pour 2022.

Contrôle citoyen aux abonnés absents

Ces deux entités ne brillent pas par leur transparence. Michel Lagacé refuse de rendre publics les états financiers de la SÉMER, qui cumule les déficits. Quant à l’éolien, on a droit au service minimum : sur la page de la Régie, seuls des procès-verbaux barbants permettent de suivre ses activités, alors qu’elle s’apprête à soumissionner à un appel d’offres d’Hydro-Québec et donc de possiblement lancer le chantier d’un nouveau parc de grande superficie.

Aussi loin que nous ayons réussi à remonter dans les résultats des élections municipales (2001), nous n’avons pas trouvé trace d’un autre candidat à la mairie que Michel Lagacé dans le village qu’il représente, Saint-Cyprien (1079 habitants). Il a donc été élu par acclamation au moins six fois, en incluant le (non-)scrutin de 2021. Depuis le début du siècle, ses seules campagnes électorales se sont faites au niveau provincial, sous la bannière du Parti québécois, et se sont soldées par deux défaites en 2012 et 2014.

Jean-François Fortin tempère : le pouvoir de Michel Lagacé est limité. « En ce qui concerne les projets éoliens de l’Est, il y a des représentants de chacune des MRC qui siègent à la régie et qui peuvent s’assurer d’une saine gestion, rappelle-t-il. Il y a donc une certaine reddition de compte, comme dans un conseil d’administration. »

On n’a aucune raison de douter du fait que nos élus travaillent pour le bien commun. Reste qu’avec la multiplication des superstructures régionales, qui brassent des millions de dollars chaque année, le pouvoir est de plus en plus éloigné des citoyens qui, rappelons-le, pourront élire leur maire, base de la pyramide, dans moins d’une municipalité sur deux…

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