Des utopies à partager pour une autre vision du monde

Des utopies à partager pour une autre vision du monde

22 octobre 2021 par 

Engagée pour le Québec et sa ruralité, Suzanne Tremblay était de celles et ceux pour qui la ruralité constitue l’ancrage d’une utopie, d’une autre vision du monde où l’intention réside moins dans une société à venir que dans l’exigence de penser le politique comme refus de toute domination. Ce « nouvel esprit utopique » ne vise ni une terre promise ou une communauté fusionnelle, mais tend à travailler la distance entre ce que nous cherchons à être et ce que nous sommes, à trouver une brèche pour y prendre place et y créer un espace émancipateur. Porté par la voix forte de Suzanne Tremblay, qui était de tous les combats (féministes, écologistes, souverainistes) et qui a milité pour la Coalition urgence rurale, ce message résonne encore aujourd’hui dans les mobilisations citoyennes qui peuplent les territoires ruraux québécois. C’est dans ce sens que l’on peut comprendre certaines initiatives dans les municipalités de Notre-Dame-des-Neiges et Trois-Pistoles, où l’espace habité se recompose à partir de ces lieux de convivialité qui participent d’une matrice alternative au développement, où ruralité, territorialité et utopie s’entrecroisent dans des moments d’effervescence.

Un premier événement est la mobilisation contre la construction d’une minicentrale hydroélectrique sur la rivière Trois-Pistoles en 2001. Le projet risque de modifier le parcours de la rivière en fragilisant son réseau de rétention. Or, pour plusieurs, la rivière n’est pas qu’un simple lieu récréatif, c’est aussi un espace à préserver et à aménager. Mais au-delà des enjeux environnementaux, on remet en question l’appropriation de ce secteur de la rivière par un promoteur privé, appuyé par le gouvernement local qui espère des retombées économiques. Sur les lieux du projet, les leaders de la contestation organisent un campement, invitent la population à discuter du projet et à trouver des solutions alternatives et conviviales.

Si le projet finit par être abandonné, la mobilisation citoyenne se poursuivra jusqu’à la création d’un festival environnemental : l’Échofête qui, durant quelque dix ans, a accueilli des activistes dans un esprit familial, culturel et d’éducation populaire. Dominic Champagne y présentera son documentaire Anticosti : la chasse au pétrole extrême. Sera aussi projeté le documentaire Le prix des mots sur le parcours d’Alain Denault et ses démêlés judiciaires à la suite de la publication de son livre Noir Canada. Gabriel Nadeau-Dubois, figure importante de la contestation étudiante de 2012, fera aussi une intervention et et engendrera un débat dans l’espace public. Bref le festival a ouvert des lieux de parole pour partager des projets coopératifs et discuter des rapports de genre et de classe, appuyé par les mises en scène ludiques du collectif de théâtre UTIL qui dénoncent le néolibéralisme.

D’autres moments s’ensuivront tel l’achat d’une auberge à Rivière-Trois-Pistoles par un groupe de jeunes formant un OBNL (Le Collectif le Récif) pour la transformer en lieu de résidence, mais aussi en espace d’échange des savoirs, d’interventions militantes et artistiques, de soutien aux luttes sociales, féministes et environnementales, de ressourcement et d’interventions au sein des groupes communautaires de la région. L’auberge est devenue un lieu de référence pour les nouveaux arrivants afin de faciliter le réseautage, créer des liens avec celles et ceux qui sont déjà établis en région, alimenter la réflexion et l’échange sur des projets.

C’est dans la mouvance d’une économie de proximité que vont également apparaître dans l’espace urbain-rural des projets d’entreprises à visage humain : une brasserie artisanale, des restos-cafés qui préservent la convivialité, une boucherie attentive aux producteurs locaux et une boulangerie artisanale de pain au levain pétri à la main pour l’amour et la passion de faire autrement. D’autres initiatives ont récemment vu le jour telle une auberge qui englobe un centre d’intégration socioprofessionnelle et une vitrine pour les produits locaux, alors que d’autres se pérennisent, notamment le Rendez-vous des Grandes Gueules, festival de contes et récits de la francophonie créé en 1997. Un espace culturel où les prises de parole invitent à la réflexion sur les enjeux de société.

L’essentiel ici est sans doute que ces initiatives dessinent une trajectoire collective d’affirmation d’une ruralité créatrice pour un développement alternatif où personne n’est vraiment dupe de ces pouvoirs qui refoulent à la marge les initiatives citoyennes et méprisent leur savoir-faire. Il faut alors comprendre cette mouvance d’occupation plurielle des territoires ruraux comme une dynamique collective de création d’utopies et de lieux conviviaux, et comme des formes de résistance qui visent à libérer la culture et le politique d’un État sous l’emprise du capital.

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