Avoir son mot à dire

Avoir son mot à dire

22 octobre 2021 par 


Disons d’entrée de jeu que Suzanne Tremblay était une amie. Dotée d’un sens de l’engagement hors du commun, son énergie était débordante, sa générosité sans borne. Exigeante pour elle-même et pour les autres, Suzanne avait aussi le cœur sur la main. Elle était convaincue que les femmes avaient leur mot à dire dans toutes les sphères d’activité et n’a eu de cesse d’en faire la démonstration. Suzanne avait l’habitude de parler vrai, de parler haut et fort, ce qui pouvait provoquer certains remous, jusqu’à lui attirer parfois des ennuis.

Nous avons été collègues à l’UQAR, sans l’être vraiment puisque lorsque je suis arrivée en poste à l’université, elle « avait été démissionnée » (le syndicat a contesté la manœuvre d’exclusion de l’administration et la professeure Tremblay sera officiellement réintégrée). Plutôt que se morfondre en attendant de gagner sa cause, Suzanne Tremblay a choisi d’être candidate pour le Bloc québécois en 1993.

Même si elle n’est jamais retournée en salle de cours, une formation rigoureuse pour les jeunes restait une préoccupation majeure, car elle estimait en effet qu’il ne pouvait y avoir de développement social ou économique sans qu’il y ait, au premier chef, développement des personnes. Comme professeure en éducation, elle a toujours prôné pour les futurs maîtres une réelle maîtrise de la langue et réclamé qu’aucun diplôme ne soit délivré sans que la preuve en ait été faite. Malheureusement, dans les départements et facultés d’éducation, tout le monde ne partageait pas son avis.

Aujourd’hui, on déplore le manque de personnel enseignant et le faible pouvoir d’attraction des programmes d’études en éducation. Quant aux compétences en français… Au gouvernement, on a parfois exprimé le désir de revaloriser la profession, mais encore faudrait-il examiner toutes les causes de sa dévalorisation. Voilà qui m’amène, à l’instar de celle à qui est dédié ce cahier spécial, à dire tout haut ce que personne n’a envie d’entendre. Pendant longtemps, les universités ont accepté un grand nombre d’étudiantes1 en éducation qui n’avaient ni les notes ni le profil pour l’université, une conséquence de la formule de financement : plus il y a d’inscrits, plus il y a d’argent. Facultés et départements d’éducation ont alors été de véritables vaches à lait servant à bonifier les budgets universitaires; leurs baccalauréats ont fini par avoir la réputation d’être destinés à celles qui ne pouvaient être acceptées ailleurs, et ce, au détriment des bonnes étudiantes, car il y en a toujours eu malgré tout. Par ailleurs, combien de personnes ont renoncé à s’y inscrire à force d’entendre dans leur entourage qu’elles avaient de trop bons résultats scolaires pour choisir d’étudier en éducation?

Quand je suis arrivée à l’UQAR au début des années 90, les classes étaient bien garnies, mais le niveau des étudiantes laissait à désirer; certaines personnes étaient même de quasi illettrées2 produisant des textes réellement incompréhensibles. J’ai répété je ne sais combien de fois que corriger une copie pour moi ne consistait pas à chercher dans un magma de mots quelque chose qui ressemblait à une réponse; j’ai dû essuyer la colère étudiante pour avoir osé enlever jusqu’à 20 % de la note pour la langue. Avoir un taux d’échec de 10 % dans un de mes cours faisait de moi un monstre puisque seules les notes de A ou B étaient acceptables, « au prix que je paye » m’a dit un jour une étudiante. J’ai également connu des étudiantes brillantes; malheureusement, une fois le diplôme en mains, elles n’ont pas nécessairement, toutes, trouvé un poste.

À la même époque, en Ontario, être accepté dans un Teacher’s College avait la réputation d’être aussi difficile que d’être accepté en médecine. Les étudiantes du Department of French de l’Université McMaster (où j’ai enseigné quatre ans) qui souhaitaient enseigner préféraient obtenir une maîtrise avant de tenter leur chance. Une fois inscrites, elles étaient assurées d’un poste stable et d’un bon salaire.

J’étais contente d’être de retour au pays, mais je vivais un profond découragement au lieu de la fierté que j’aurais tellement aimé ressentir. Est-ce que le Québec n’allait jamais s’en sortir?

Comment redonner du prestige à ce métier essentiel? En visant l’excellence. J’ai trop souvent vu d’étudiantes se destinant à l’enseignement du français au secondaire ne pas aimer lire, n’avoir que très peu de culture générale et encore moins de curiosité intellectuelle. Pour inverser la tendance, pourquoi ne pas commencer par recruter dans le cadre d’une maîtrise professionnalisante des titulaires de baccalauréat ou de maîtrise disciplinaires, des passionnées triées sur le volet, à qui on offrirait une formation rigoureuse, un emploi stable et un salaire à la hauteur de leurs compétences.

1. À cause de la force du nombre, j’ai choisi que le féminin l’emporte sur le masculin.

2. L’examen de français au collégial a permis d’améliorer grandement la situation depuis lors; bravo aux collègues des cégeps qui ont dû relever un défi colossal.

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