Noémi Bureau-Civil : « On a le devoir de se battre pour que demain soit possible »

Noémi Bureau-Civil : « On a le devoir de se battre pour que demain soit possible »

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
10 septembre 2021 par 


Pendant la campagne électorale fédérale, Le Mouton Noir a interrogé un représentant de chaque parti sur le thème de l’urgence climatique. Dans cette cinquième et dernière partie, place à la candidate indépendante Noémi Bureau-Civil.

Lire l’entrevue avec Kristina Michaud, candidate du Bloc québécois dans Avignon–La Mitis–Matane–Matapédia

Lire l’entrevue avec François Lapointe, candidat du Parti libéral dans Montmagny–L’Islet–Kamouraska–Rivière-du-Loup

Lire l’entrevue avec Sylvain Lajoie, candidat du NPD dans Rimouski-Neigette–Témiscouata–Les Basques

Lire l’entrevue avec France Gagnon, candidate du Parti conservateur dans Rimouski-Neigette–Témiscouata–Les Basques

À 37 ans, Noémi Bureau-Civil a surpris son monde en annonçant qu’elle serait candidate dans la circonscription de Rimouski-Neigette–Témiscouata–Les Basques, et qu’elle parlerait d’un sujet qui n’a aucune chance de se retrouver au débat des chefs : la décroissance, c’est-à-dire le rejet de la course effrénée à la croissance du produit intérieur brut. Pour cette aide-maraîchère vivant à Saint-Valérien, il est urgent de prendre un pas d’arrêt dans notre folie consumériste, histoire de ne plus épuiser ni nos corps, ni la planète.

Mouton Noir : Vous avez vu passer le dernier rapport du GIEC. Qu’est-ce qu’il vous inspire?

Noémi Bureau-Civil : Il y a urgence de prendre acte de la situation, pas seulement au niveau climatique – ce dont le GIEC parle – mais aussi au niveau de la biodiversité. Il est démontré de manière irréfutable que l’activité humaine est directement responsable du réchauffement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la détérioration de l’état des océans et de la dégradation des sols qui nous nourrissent.

Ceci dit, en réalité, ce rapport n’est pas inspirant du tout. Parce que ce sont des chiffres compliqués, et seul un public averti est capable de les analyser pour comprendre l’ampleur de la catastrophe. Ça m’étonnerait donc que les élus parviennent à articuler des programmes à la hauteur de ces urgences… si tant est qu’ils en aient l’intention. Car quand on nous promet de relancer la croissance de l’activité économique, je conclus que nos gouvernements et tous les partis politiques des présentes élections sont soit climato-sceptiques, soit climato-ignorants.

Vous portez un regard dur et lucide sur la situation actuelle. En même temps, vous êtes positive, sinon vous ne feriez pas ce que vous êtes en train de faire… Comment faites-vous pour garder espoir?

Je garde espoir parce que dans l’histoire de l’humanité, on n’a pas toujours vécu de la manière dont on vit maintenant. Il y a d’autres mondes possibles, c’est évident. Si je ne me bats pas pour ça, ma vie n’aura pas de sens.

Je garde aussi espoir parce qu’on est dans un pays où on a le droit d’avoir une opinion politique et de l’exprimer. Ce n’est pas le cas partout : on a vu les femmes afghanes sortir le visage découvert pour manifester contre la prise de pouvoir des talibans avec tout ce qu’elles ont, c’est-à-dire leur vie. On a le devoir, en tant que citoyens, de se battre pour que demain soit possible.

Quel est votre but en vous présentant aux élections fédérales?

Mon but, c’est de me servir de la tribune des élections fédérales pour passer un message : il est essentiel de sortir de cette course à la croissance économique infinie, qui ne respecte pas les limites physiques et biologiques de la planète. Ce sont justement ces limites qui permettent la vie.

Il faut sortir de cette course à la croissance car il est démontré depuis des dizaines d’années qu’elle est responsable de l’accroissement des injustices sociales. C’est vrai à l’intérieur de notre pays, mais aussi entre pays riches et pays du Sud global, qu’on exploite pour maintenir notre train de vie.

C’est un cri du cœur pour que la population se saisisse du pouvoir qu’elle a, pour qu’enfin on décide ensemble du monde dans lequel on veut vivre, et de ce qu’on lègue aux générations futures.

La décroissance est un concept mal compris. Souvent, on la confond avec récession. Vous, vous parlez de décroissance « choisie ». Démêlez-nous tout ça.

La décroissance n’est pas la récession : la récession est le résultat de l’échec du système capitaliste actuel. La décroissance vise à ne plus utiliser la croissance économique comme pilier de la société. Elle relève d’un choix démocratique d’aller vers un mode de vie qui soit plus soutenable et plus juste.

On a remarqué que la croissance infinie du produit intérieur brut n’était plus corrélée à une croissance du bien-être collectif. De plus, si on reste enfermés dans cette vision, des limites vont finir par se manifester. On vit déjà les conséquences, comme les feux dans l’ouest canadien. Et les énergies bon marché vont être de moins en moins accessibles.

Certains parlent de transition énergétique, mais il y a aussi une limite au niveau des minerais disponibles, ce dont personne ne parle. On nous fait miroiter des chimères. À un moment donné, il faut choisir la décroissance ou la subir quand ce ne sera plus possible de faire autrement. 

Les détracteurs de la décroissance la présentent comme un retour à l’âge de pierre. Facile pour eux de caricaturer ainsi : les exemples concrets de décroissance sont rares et inconnus du grand public, par exemple des villages autogérés ou des communautés zapatistes peu accessibles… Ça ressemblerait à quoi, une société décroissante à grande échelle?

Il s’agit de réduire notre production et notre surconsommation, tant sur les plans énergétiques que matériels. Ce n’est pas retourner à l’âge de pierre : selon les études, cela correspondrait au niveau de vie qu’on avait dans les années 1950 à 1970.

De plus, la décroissance n’est pas anti-technologique, mais simplement critique par rapport au progrès. On a acquis des connaissances et des techniques qui sont bénéfiques, il s’agit de les utiliser pour accéder à une vie meilleure. Cependant, il ne faut pas adopter de nouvelles technologies juste parce qu’elles sont disponibles, sans évaluer les dégâts qu’elles peuvent causer.

Ce qui est intéressant avec la décroissance, c’est que c’est un programme politique qui va devoir être choisi collectivement. Plusieurs pistes sont à explorer et tout cela n’est pas simple, il y a beaucoup de débats dans nos groupes de discussion! Il ne s’agit pas de balancer toutes les institutions qu’on a actuellement, mais il faut donner la chance aux citoyens de dire ce qu’ils veulent, sans subir des représentants qui ne servent que leur profit personnel. Pour cela, on peut intégrer des processus plus participatifs dans les prises de décision, par exemple le tirage au sort ou la démocratie directe. Par exemple, les Kurdes appliquent le municipalisme libertaire théorisé par Murray Bookchin.

Cela passe évidemment par une décentralisation : Le Canada est un pays qui a une taille beaucoup trop grande, qui ne peut pas répondre de manière adéquate aux besoins des populations totalement hétérogènes qui sont sur son territoire. L’État va plus souvent mettre des bâtons dans les roues des citoyens que les aider.

Le problème, c’est qu’on doit composer avec l’héritage négatif que le système capitaliste nous a laissé. C’est sûr qu’on n’a pas d’exemple concret de société qui fonctionne déjà en décroissance : celles qui le faisaient, on les a dominées et on les a éliminées! Et gare à celles qui essaient de résister et de continuer à vivre de manière modeste, soutenable et cohérente : on les anéantit. En fait, ce n’est pas vrai qu’on n’a pas d’exemple : c’est juste qu’on n’a pas d’exemple dans l’histoire de l’homme occidental.

Ce qu’il est important de dire, c’est que la décroissance s’adresse aux États dominants qui se sont engagés dans une démesure en brimant des populations qui souffrent actuellement ailleurs. Il ne s’agit pas de demander la décroissance à ces populations, mais de faire une décroissance chez nous pour permettre à ces pays de sortir de l’aliénation dans laquelle on les maintient.

On va vous répondre que si on fait cela, le système s’effondrera, une partie de la population tombera dans la pauvreté, la qualité de vie chutera…

La décroissance, c’est aussi réduire le temps de travail et augmenter le temps disponible pour retisser le filet social qui a été détruit par l’économie de marché. C’est être disponible pour recommencer à prendre soin de ceux que le système actuel a délaissés, comme les personnes vulnérables ou âgées. C’est retrouver le temps de prendre soin de notre environnement qui s’est fait ravager par le système capitaliste.

On vit dans un monde où consommer est vu comme désirable, où trop travailler est une vertu. Comment peut-on changer ce paradigme?

Les gouvernements successifs ont échoué à informer adéquatement la population sur l’état du monde dans lequel on vit, et ils l’ont encouragée à participer à fond dans la croissance économique, à consommer en pervertissant le concept de liberté, confondue avec l’acquisition infinie de matériel. Décoloniser les imaginaires est un gros travail.

Sauf qu’une fois qu’on offre une information rigoureuse et transparente à la population, c’est plus facile pour elle de faire un choix éclairé par rapport au monde qu’elle veut voir survenir. C’est le principe de la démocratie.

Les pro-croissance disent que la croissance permet de financer le filet social et le système de santé. Vous prônez un revenu de base inconditionnel pour tous. Comment financer cela dans une société décroissante?

Avec un revenu maximum acceptable pour les plus nantis, mais aussi grâce aux économies qui seront générées dans le système de santé : quand on a un revenu décent, on peut prendre soin de soi-même et donc éviter des problèmes de santé physique ou mentale. De plus, avec un revenu de base inconditionnel, davantage de personnes pourront dignement prendre soin des leurs (enfants, personnes âgées, personnes avec un handicap), ce qui réduirait substantiellement la prise en charge par le secteur public.

Le revenu de base permettra à ceux et celles qui le désirent d’investir davantage de leur temps dans la protection, le soin et la régénération des écosystèmes qui ont été abimés par le système extractiviste actuel. Et, pour terminer, de s’impliquer dans leur communauté pour s'y épanouir personnellement et collectivement.

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