Étudier en anglais à tout prix à l’école Vision school

Étudier en anglais à tout prix à l’école Vision school

22 août 2021 par 

Moyennant environ 8 000 $ par année, les parents des élèves du préscolaire, de la maternelle et du premier cycle du primaire de Rivière-du-Loup pourront désormais contourner cette damnée loi 101 qui les force à envoyer leurs enfants à l’école française, malédiction à laquelle échappent les bienheureux anglophones.

C’est que l’école « trilingue » privée Vision ouvre dès cet automne ses portes au centre-ville de Rivière-du-Loup, coin Iberville et Lafontaine. Ne recevant aucune subvention de l’État québécois, l’institution peut enseigner les matières de base la moitié du temps en anglais, donc d’égal à égal avec le français. Quant à l’espagnol, sa présence, discrète comme un hochet décoratif, lui permet de se qualifier d’école trilingue. La vidéo promo confirme que tout tourne autour de l’anglais, et que le français y est relégué au rang de langue périphérique.

Stéphanie Poitras, instigatrice du projet, présidente du conseil d’administration de l’école et propriétaire de l’immeuble rénové à cette fin, affirme vouloir «offrir un cadeau dans la vie des enfants : ils vont être bilingues en sortant du primaire. Ça peut être riche pour un enfant de ne pas avoir à faire d’immersion plus tard».

Cette touchante confession m’a fait sursauter : mes parents, eux, m’auraient-ils privé d’un précieux cadeau ? Serais-je un être carencé parce que je n’ai pas pu étudier dans une école Vision et que j’ai dompté l’anglais, pauvre moi, seulement vers la fin de mon adolescence ? Mes géniteurs en ont-ils manqué, de vision ? Le Québec en entier en manque-t-il, de vision, en ne bilinguisant pas mur à mur tout son réseau d’éducation ?

Mon expérience d’enseignant m’a montré qu’apprendre l’anglais comme langue seconde au cœur du réseau francophone suffit amplement pour en atteindre une maitrise avancée. Que l’urgence d’accoucher dès la fin du primaire d’enfants intégralement bilingues est exagérée, puisque cette maitrise devient de toute façon effective vers la fin du secondaire. Un réseau qui, du primaire au collégial, n’a d’ailleurs cessé depuis 40 ans de s’adapter à cette demande toujours croissante des parents (et non des enfants, précisons-le) pour l’anglais « enrichi », « intensif » ou « immersif ». Offrir une solide formation en anglais oral et écrit s’avère même une ambition clairement énoncée, voire survalorisée au sein du réseau scolaire francophone.

L’évidence crève les yeux : nos jeunes sont de plus en plus à l’aise en anglais, devant la multiplication des applications, sites, jeux, réseaux sociaux du vaste internet… Dans le contexte nord-américain, il faut craindre qu’une immersion précoce en anglais fasse de nos jeunes des consommateurs massifs de culture en anglais…. Tant et si bien que, devenus adultes, ils participeront à La Voix ou à Star Académie en chantant en anglais. Il faudra les comprendre : ils seront désormais plus à l’aise dans cette langue…

Des écoles qui grugent notre socle linguistique

Disons-le franchement : à travers le Québec, les 23 écoles Vision sont autant de petits castors qui rongent le socle linguistique sur lequel le Québec a choisi de se refonder depuis la loi 22 de 1974, en faisant du français la langue officielle du Québec. Leur seule présence a un effet de sape qui érode le système public sur la base de l’argent et draine des ressources importantes vers lui.

Ainsi, il est faux de prétendre que cette école « créera » ex nihilo 30 emplois, puisque ce ne sont pas de nouveaux employés ni de nouveaux enfants qui y étudieront : chaque nouvel employé et chaque nouvel élève de Vision en soustrait un au réseau francophone.

Chacune des inscriptions à Vision affaiblira un peu plus le projet de faire du français la langue commune du Québec. Et enrichira un peu plus Stéphanie Poitras inc.

Bref, le réseau Vision est une entreprise privée à but lucratif qui capitalise sur l’obsession maladive de plus en plus de Québécois non pas tant de parler anglais… mais de le parler aussi bien que les anglophones. Comme le chantait Gilles Vigneault, quand nous partirons pour la Louisiane, il sera trop tard. Et nous ne serons peut-être pas encore morts, mon frère, aurait ajouté Raymond Lévesque.

On dira ce qu’on voudra, mais chaque nouvelle percée des écoles Vision représente un gain net pour l’anglais… et une perte nette pour le français.

Non, vraiment, l’école québécoise m’a fait le plus beau cadeau du monde : me donner d’abord le tronc d’une solide formation dans ma langue maternelle, sur lequel par la suite se sont greffées les branches d’autres langues, et qui font de moi un polyglotte.

Si on me donnait 8 000 $ pour inscrire mon enfant à Vision, j’encaisserais l’argent et je l’inscrirais plutôt dans le réseau régulier. Puis, je ferais le don de cette rondelette somme au Mouvement Québec français.



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